Quelle paix dans ce couloir ! Quelqu’un avec patience attend l’ascenseur, et l’escalier que je descends est gravi sans hâte par une femme qui lit une lettre. Dehors, c’est la chaleur d’une belle journée d’été. J’aperçois dans la galerie centrale, au soleil, des malades ayant bonne mine, étendus sur leurs chaises longues, en des attitudes de paresse. Deux jeunes gens passent qui plaisantent en se montrant une épreuve photographique. Alors, quelque chose me serre l’âme. C’est cette sensation pénible qui nous étreint chaque fois qu’en proie à une vive émotion, nous découvrons autour de nous la lumière, les promeneurs, l’univers mouvant et distrait.
Où vais-je ? En moi, un peu d’hébétude subsiste. La seule action de me mouvoir m’emplit d’étonnement. Pour me ressaisir, je me dis : « Toi, tu existes, tu respires, tu vois encore la douce lumière du jour. » Une pitié immense m’envahit pour celle qui n’est plus. C’est fini. Cette combinaison d’éléments, dans cette proportion particulière qui fait la personnalité, jamais ne se reproduira. Jamais ! Cela est détruit et moi je vis ! Alors, jaillies du fond obscur de mon être, une sorte de triomphe égoïste, une sauvage allégresse me soulèvent. « Moi je vis ! moi ! moi ! moi ! »
Réjouis-toi. Dépêche-toi de savourer ton triomphe. Tu es là encore, c’est vrai ; tu es debout, tu marches, tu vis. Mais pour combien de jours, pour combien d’heures ?
Ah ! qu’emporté par une action héroïque, on coure à sa fin d’un élan magnifique et insensé, le fait s’explique par l’ivresse momentanée des facultés. Moi-même, dans certaines circonstances, selon certains états de la passion ou du désespoir, j’ai pu souhaiter périr sur l’heure. Mais quand on quitte ces rares sommets où l’individu perd le sentiment de sa conservation, quand on est rendu à la froide logique, la mort nous apparaît telle qu’elle est réellement : le plus grand des maux. Et surtout, au centre normal de la durée humaine, à mi-chemin d’une destinée déjà si brève, à l’âge où parlent le plus fort toutes les frénésies de connaître, de comprendre et de vivre qu’on porte en soi ; alors, alors quel vertige vous prend, à voir soudain, ouvert sous vos pas, le grand trou d’ombre ; comme le cœur bondit en arrière, comme il se rétracte, comme il se cabre, comme il refuse de se briser !
Quelqu’un qui me croise me salue. Je me dis instinctivement : « Cet homme qui me salue, c’est le docteur. » Mais, tel est mon désarroi moral que je garde mon chapeau sur la tête, et c’est seulement lorsqu’il est trop tard pour la réparer que je me rends compte de mon impolitesse.
La route que je suis passe devant l’hôpital et souvent m’a conduit jusqu’à un vieux banc amical, dans un site peu fréquenté, où ne s’entendent que des sonnailles lointaines et le grincement régulier d’une scierie proche, pareil à un bruit de déchirure.
Face à l’hôpital, de l’autre côté de la route, s’étend, enclos de barrières blanches, le petit cimetière des étrangers. Jamais je n’y étais entré jusqu’à ce jour et mes pas, aujourd’hui, m’y conduisent naturellement. J’ai poussé la porte blanche. Quelle étrange impression d’automne me saisit tout à coup ! Le jour qui baigne ces tombes n’est pas le même qui se répand sur la route, l’hôpital, ces prairies, ces montagnes. Dans l’intérieur de cet enclos tombe une clarté spéciale. Par un effet de la mort qui l’habite, il émane de ce lieu le charme sourd, infiniment émouvant dont nous enveloppe la plus lumineuse journée d’octobre, la plus tranquille, la plus muette, où le soleil, penché sur l’hiver, n’éclaire pas seulement, mais semble se souvenir.
Pourtant, ce ne sont là que marbres trop riches, colonnes tronquées, statues même, tout ce luxe de mauvais goût qui, dans les cimetières des villes, refroidit le passant, lui ôte ce sentiment d’obscure sympathie qu’inspire si bien ailleurs, dans n’importe quel village, un nom inconnu, lu sur une simple dalle.
D’où vient alors cette inexprimable et douloureuse poésie qui dans ce petit champ funéraire persiste et saisit l’âme si fortement ? C’est que là ne reposent que des enfants, que des destinées inachevées. La mort, en glaçant ces fronts, n’y a pas trouvé de rides. Il n’y a ici, sous cette terre, que des sourires morts.
John Fischer, 20 ans ! Wilhelm, 22 ans ! Sonia, 20 ans ! Pauvres petits que la nature a repris avant l’heure ! Fritz, Eva, Antonio, Pedro Suarez, Margarita Perosi, Giuseppe Artemonte, Valentin… Encore des marbres et des colonnes. Et pas une fleur sur ces tombes. Rien que des couronnes blanches ou bleues, rien que des objets un peu plus durables qu’on achète une fois pour toutes et qui, détruits par le temps, ne seront pas renouvelés. Et cela, cette absence de fleurs, ajoutée à la poésie du lieu, a quelque chose de morne et d’une grande puissance mélancolique.