Pauvres enfants ! Ils sont venus de la lointaine Australie ou de la brûlante Espagne, de toutes les parties du monde, comme à un mystérieux rendez-vous ; et maintenant, frères par le même destin, ils dorment là côte à côte. Derrière la vitre du train ou sur le pont du paquebot, ils tendaient la poitrine et refusaient d’entendre en eux, comme un ruisseau pressé, leur vie qui s’écoulait… Ils avaient l’espérance. Et toutes ces espérances ne sont plus sous mes pas qu’un peu de terre dans la terre…

L’horreur de leur fin dans une chambre d’hôtel, au milieu d’étrangers, sans un ami, sans un parent peut-être, je l’évoque. L’âme de ce lieu débordant de mélancolie, comme elle me pénètre ! Nulle part je n’ai éprouvé ce sentiment d’irrémédiable abandon, de définitif oubli que je goûte ce matin, dans ce blanc petit cimetière d’exilés.

Des cœurs que leur cœur a appelés, des êtres auxquels ils ont fait du mal ou du bien, dont le devoir était de pardonner ou de se souvenir, aucun ne fut présent quand leurs yeux se fermèrent, et si un poète n’était passé par là, les pierres froides qui les recouvrent n’eussent pas reçu le baiser fraternel que ma tendre piété y dépose ce matin.

J’ai refermé sur moi la frêle barrière de bois. Comme il fait doux ! Lentement, je m’achemine vers le vieux banc qui est le terme habituel de ma promenade. Il me reçoit avec sa sympathie accoutumée. Combien de ces jeunes malades, aujourd’hui couchés là-bas dans le blanc petit cimetière sont venus s’asseoir sur ce banc vétuste, balancer leurs jambes au soleil comme je les balance et prendre pitié d’eux-mêmes en considérant à leurs pieds l’ombre chaque jour réduite ! Leur fièvre, leurs regards désespérés à ce paysage, l’angoisse de leur lente agonie, ce qu’ils ont laissé là et s’y est endormi s’éveille à mon contact, me compose une atmosphère funeste qui empêche mon esprit d’échapper à l’obsession de la mort.

Devant moi, se déroule le panorama des cimes sévères, solennelles et si étendues, qu’il fait songer à l’immense solitude des eaux. Des troupeaux paissent dans les prairies d’en dessous qu’on ne voit pas. C’est de là que monte ce tintement continu de sonnailles qui semblent roulées par quelque ruisseau éloigné et dont la chanson monotone voudrait endormir ma misère. Le bruit de la scierie déchire l’air et se tait. Rien d’autre ne trouble ma rêverie. Et comme poussés par le vent des zones supérieures, de petits nuages, interceptant la lumière, élargissent sur le paysage de vastes ailes d’ombre, je m’intéresse une minute à cette formation soudaine de grands morceaux de nuit qui se mettent à glisser lentement sur l’herbe ensoleillée. Alors, un peu engourdi sur mon banc, vêtu de clarté chaude, une molle volupté me pénètre.

Hélas ! que je suis bien ici !…

VII
L’AUTOMNE

Voici l’automne qui détruit l’été.

La lumière baisse par degrés comme si un ouvrier patient éteignait, un à un, les innombrables lustres qui font l’éclat d’août. On voit la nuit prendre les jours dans son étau et graduellement les réduire. De petites sources de froid jaillissent dans l’air par surprise. A chaque seconde, il y a partout quelque chose qui craque et se découd. On n’entend plus les oiseaux.

L’automne, je le vois, je le sens si bien, avec une émotion si étrange… C’est qu’il est en moi… Quand les arbres s’éclaircissent, on voit apparaître, çà et là, dans les branches quelque nid de pie que masquait, en juillet, l’épaisseur du feuillage ; on découvre dans les buissons dégarnis l’asile du loir ou la cachette du lièvre. Ainsi ma force qui se défait me dévoile et, entre ces lignes, mes défauts, mes traits intérieurs, mille choses que je devrais taire doivent se révéler dans toute leur vérité… L’automne partout, à cette heure, délivre l’ombre et le secret que l’été maintenait captifs au cœur des bois profonds. Il me semble que ce même travail simple, irrésistible s’accomplit en moi… Quand, sous la voûte disjointe et morcelée de feuilles on circule à découvert, cet instant pour l’âme n’est indiciblement émouvant que parce qu’il nous offre l’image de ce qui se passe ou se passera en nous. Est-ce que ce n’est pas là l’impression qui m’attend lorsque je clos les yeux au dehors pour les ouvrir au dedans de mon être ? Dans mon insensible destruction, je ne veux voir pas plus de laideur que ne m’en montre la nature. J’enferme en moi le même désastre.