Voici donc mon dernier jour de cure dans cette galerie. Les stores sont à demi baissés. Il fait tiède, bien qu’on soit à la fin d’octobre. Le paysage des cimes, les détails des maisons, des routes, des prairies éparses devant moi, toutes choses que je ne voyais plus, se recolorent sous mon regard. Je suis doucement ému. Ce temps délicieux et la sensation que demain je ne serai plus là m’amollissent le cœur. Je réalise enfin mon souhait et je le regrette un peu.

Quand j’ai dit à mon voisin, l’ingénieur italien, que nous partions, il ne voulait pas le croire :

— Comment, vous partez ! L’air de Davos qui vous fait tant de bien ! Ce n’est pas possible !…

Le professeur russe qui nous entendait se récria :

— Vous partez ! Allons donc ! En pleine cure ! Où serez-vous mieux qu’ici ?

Sandos s’est levé. Il m’a pris familièrement et presque affectueusement par le bras :

— Ne partez pas. Vous n’êtes pas guéri. Restez donc ; restez avec nous.

« Restez avec nous ! » C’est ce qu’ils me demandent tous gentiment, en ajoutant que je vais leur manquer. Courtoisie des paroles ! Comme elles me touchent ! Comme je suis sensible à ces protestations sympathiques ! Ces compagnons, ces camarades d’épreuve, les reverrai-je jamais ? Ils m’étaient à peu près indifférents d’hier, et, parce que je vais les quitter, ils me deviennent presque chers.

Certainement, je m’étais un peu attaché à eux sans m’en douter, comme je m’étais attaché à cette galerie, à ce lieu, à ces tièdes après-midi salubres et dorées. Mon regard attendri embrasse ces choses. Je me laisse pénétrer par elles. Ce n’est pas assez que tout se recolore sous mon regard ; la pureté de ce ciel, la paix, l’ampleur, la beauté de ce qui m’entoure me sont comme une révélation. J’oublie l’ennui des longues journées, ma nostalgie des contrées méridionales, mes sensations d’exil. Tout ici, aujourd’hui, me semble aimable et me retient.

C’est que, sans doute, pour exciter toute notre sensibilité, pour éveiller notre attention totale, pour nous émouvoir pleinement, il n’est en toutes choses que deux moments : celui où elles commencent, celui où elles finissent. Rien n’égale la lumière de la première et de la dernière fois.