Et puis, il semble que tout ce que nous allons quitter, que nous ne reverrons plus, s’ouvre jusqu’au fond et nous livre un aspect ignoré, une beauté non découverte ou méconnue. Tout ce que nous perdons, notre âme le rappelle, voudrait le ressaisir. Combien d’objets médiocres et qui nous ont déçus se changent en merveilles dans le moment qu’ils s’éloignent de nous ? Les êtres doués d’un peu d’imagination surtout sont dupes de ce jeu cruel qui fait qu’une chose se rapetisse dès que nous la possédons, et grandit dès que nous ne l’avons plus.

« Ne partez pas ! Restez encore ; restez avec nous. »

Doux écho persistant des paroles que je viens d’entendre ! Étendu sur ma chaise longue, la causerie de mes voisins me trouve distrait et un peu triste. Je songe : « Comme je suis bien là ! comme je m’y plais ! » Et, demain, je n’y serai plus ; je n’y serai plus jamais. Faut-il partir ? Ai-je raison de partir ? Que faire ?

Mélancolie des départs ! Doux malaise ! Perplexité délicieuse !

Et ce cœur lourd que je connais si bien ! Car s’il est quelque chose que je connaisse bien en moi, c’est mon cœur ; et pourtant, je ne connais pas toute ma tendresse. Si l’homme qui m’est le plus antipathique courait un danger sous mes yeux, hésiterais-je à lui porter secours ? Si l’être que je crois haïr le plus venait me tendre la main avec sincérité, avec simplicité, saurais-je lui refuser la mienne ? Comme il faut peu de chose, un simple mot, un sourire de paix, un geste affectueux pour que mes rancunes tombent ! Enfant, écolier, quand j’avais à me plaindre d’un de mes camarades et que je m’excitais à le détester, n’entendais-je pas une petite voix intérieure qui me disait : « Va, mon bonhomme, prends de fiers engagements envers toi-même. Cela n’empêchera pas qu’à la première occasion tu seras heureux de lui prêter ton dictionnaire ou de l’aider dans sa composition d’histoire. » Je me reprochais comme une lâcheté d’être si tendre. J’en étais désespéré. Et tendre je suis resté.

Jamais je n’ai pu me lasser de mes amis, quoi qu’ils m’aient fait. Je les aime jusqu’à en être dupe. Telle de mes façons d’agir à leur égard est contraire à mes intérêts, je le sais, risque de leur déplaire et en tout cas ils ne m’en sauront aucun gré. Mais c’est la seule que me dicte la pure affection, et alors que m’importe !… Ma part de chance, ainsi, par fractions, je m’en suis dépouillé à leur profit. Je vois cela très clairement, je me le dis et je le fais quand même. Quelle force me conduit, plus douce, plus persuasive, plus puissante que la raison ! Je n’ai jamais su résister à cette impulsion naturelle qui me porte à aimer.

Parfois, ma mère me dit : « Tu n’es bon qu’envers ceux qui te plaisent. » Cela prouve que je ne suis pas meilleur que la plupart des hommes : Dans la dure vie quotidienne, avec ses heurts et ses conflits, c’est une faiblesse que de se montrer trop sensible, trop perméable ; et le garçon le plus doux peut être amené à se défendre. Mais jamais je ne me suis senti moi-même, jamais je n’ai retrouvé ma vraie nature comme dans la confiance, l’abandon, l’amitié.

Je ne puis entendre le récit d’une belle action, non pas retentissante et glorieuse, mais simplement d’un acte de bonté, de pardon ou d’amour, sans me sentir l’âme enivrée. Le dévouement, le sacrifice, tout ce qui est généreux, chevaleresque, retentit en moi et me soulève d’allégresse. Le grand homme que j’admire, je l’aime avec transport, si je découvre que quelque chose bat dans sa poitrine. D’avoir surpris, à certaine noble minute, le visage bouleversé d’un homme que je croyais insensible et sec, quel élan me porte vers lui !… Que de fois me suis-je senti léger, léger et le jour m’a-t-il paru embelli, parce qu’une chose juste concernant des êtres que je ne connaissais point et que je ne verrais jamais venait de s’accomplir ! Et, parce que d’un geste brusque j’avais éconduit un pauvre, ne m’est-il pas arrivé d’être triste ?

Ah ! tendre ! tendre ! Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti. Sur ce cachet que je porte à mon doigt, n’ai-je pas fait graver cette devise : Je ne crains que mon cœur ?

Autour de moi, on parle ; on me parle ; et je continue d’être distrait. J’assiste pour la dernière fois à la féerie du jour, en ce lieu. Je suis la marche insensible de la lumière qui décline. Pour quelques instants encore la chaleur prolonge mon bien-être. Demain, je prendrai ce train, qui, si souvent, emporta ma pensée. Dans deux jours, je serai plongé dans l’atmosphère douce et ouatée de la côte basque. Déjà, je me vois installé dans une petite maison, semblable à cette maison rose, si paisible, si charmante que nous avons découverte dans un jardin planté de lauriers, un matin, avec Paul, en revenant des bois de Fagos. C’était en janvier, par un de ces chauds vents du sud qui apportent à ce pays toute la parure et tous les parfums de l’Espagne. Le soleil, mieux qu’un regard de femme, nous engourdissait l’âme et répandait sur les choses son enchantement silencieux. La chaux blanche des fermes éblouissait, tandis que les arbres sans feuilles disaient que c’était l’hiver et qu’ailleurs, vers le nord, dans les villes, les gens allaient enveloppés de fourrures et rentraient vite dans les maisons où il y avait du feu.