Je me souviens que nous étions sur la pente d’une colline. Devant nous, cette petite maison rose se dressait solitaire et si pleine de charme au milieu de ses lauriers. Un homme, assis sur une marche du perron, jouait un air de flûte à son chien accroupi. Il leva la tête et nous vîmes un visage barbu et pâle d’où sortait un de ces regards impressionnants, comme on en surprend parfois chez ceux qui n’ont pas longtemps à vivre. Ce fut tout. Ce n’est rien et ce souvenir m’est resté. Il m’émeut, non pas à cause de cette matinée trop belle, trop voluptueuse, trop enivrante ; mais parce que cet homme barbu c’est moi désormais, parce que cette petite maison de solitude et de mélancolie, c’est la mienne. Je me vois à Val-Roland, enveloppé par la même lumière, pareillement résigné, voué aux mêmes distractions, et levant sur les passants ce regard douloureux qui prend congé de la vie.
L’heure a marché. La journée s’achève. Déjà les prairies qui s’étendent à ma gauche se sont assombries. Maintenant, c’est la pelouse du jardin, et c’est ce talus gazonné, et c’est le petit balcon de ce chalet là-bas qui, tour à tour, se déparent et s’éteignent. Dans un incomparable silence, la merveille quotidienne se défait une fois de plus. Je vois se dédorer la cime des sapins, puis la pente de ce toit. Les tuiles, enorgueillies quelques heures par la lumière, sont retournées à leur humilité. Lentement, le soleil rappelle à lui ses rayons et reprend exactement tout ce qu’il a donné. Il ne néglige rien, ni l’éclair de cette feuille, ni ce reflet qui se croyait oublié, ni surtout la tiédeur qui tombait sur notre visage et sur nos mains. Il a tout retiré, et, à mesure qu’il se retirait lui-même, les zones d’air qu’il cessait d’éclairer se sont refroidies subitement.
Alors le paysage ressemble à un homme qui sort d’une fête et dont le visage, tout à l’heure embelli par la joie, vieillit soudain, enlaidi par la fatigue.
Maintenant, comme chaque soir, la galerie se vide.
— A tout à l’heure. Nous nous reverrons.
Chacun s’en va et nous demeurons seuls, ma mère et moi, une dernière fois, ici, pendant que la nuit entreprend son œuvre. Elle aspire graduellement la lumière, la dissout, la décolore, la décompose, en fait ce mélange neutre qui est le crépuscule, l’absorbe encore, la recouvre par des couches successives, l’engloutit. Tout a sombré. Nos visages se sont effacés. Et je respire cet air, si vif, d’une fraîcheur de source, qui, mieux que celui du jour, me dilate la poitrine. Que de fois étendu comme aujourd’hui, la tête un peu renversée, dans une attitude pleine de patience, j’ai cru, à son contact plus rude, sentir s’éveiller en moi des énergies qui triompheraient du mal !… Que de fois je me suis imaginé, en m’attardant ici, que chacune de ces gorgées de nuit salubre s’en allait, dans la nuit blessée de mon être, élargir le champ de la vie !…
Ah ! que de fois j’ai compté guérir !…
IX
ARRIVÉE A VAL-ROLAND
Ma mère et Paul se sont arrêtés pour des achats à Bayonne. Ils prendront le train suivant. Me voici seul. Je regarde avec émotion, par la portière, le doux et tiède paysage basque, avec ses arbres à demi dépouillés, ses montagnes rousses, son visage d’automne et ses ombres.
Ombre des branches sur les maisons, ombre des wagons immobiles sur des voies de garage, ombre vivante d’une carriole qui court sur la route, ombre paresseuse des fumées sur les toits…