— Il a l’air jeune, le pauvre !
Je les ai dépassés. Je sens leur curiosité me suivre. Je la sens physiquement sur moi, comme une main qui me toucherait entre les deux épaules. Cela m’impose un redressement du buste, un air faussement dégagé, un dandinement maniéré qui trahit l’effort. Je suis mécontent de moi. Je voudrais tant ne pas paraître malade !
Malades qui passent essoufflés, les yeux fiévreux et si pâles, jeunes filles qu’on rencontre sur les promenades, étendues dans une voiture que pousse un domestique, pauvres êtres défaits sur lesquels on a la cruauté de se retourner et qui vous supplient de ne pas les regarder, ou bien ceux irrités qui vous bravent, voilà à quel lamentable troupeau j’appartiens désormais. Je provoque la curiosité ou, ce qui est pire, la pitié. Ah ! que la pitié est insupportable aux âmes fières !…
Mes pas m’ont porté, sans but, vers la place de l’église qui forme une sorte de terrasse naturelle d’où l’on découvre mieux le val pensif et silencieux. C’est un carré de sol resplendissant, où ne tombe nulle ombre, si ce n’est celle de mon corps qui s’y fait tiède, précise et plus vivante que moi. Combien j’aime ce petit cimetière qui m’attend et dort, si respecté, entre l’église et ses cyprès ! Combien me plaît cette terrasse solitaire où le soleil lui-même a l’air de s’ennuyer !…
J’ai poussé une porte dont un côté est vêtu de lumière, l’autre de pénombre, et je me trouve dans l’église sonore et glacée.
Pénombre qui sent le vieux bois, le cierge et l’eau bénite ! Bruit de mes pas dans l’impressionnant silence ! Mais qu’est-ce donc qui, au-dessus de ces rangs de chaises vides, plane dans l’air, entre les vitraux ? C’est quelque chose que l’âme perçoit et qui est comme de la prière refroidie.
Je m’avance en évitant de heurter les dalles de mes talons, et je me demande : « Que suis-je venu chercher ici ? » L’impression que je reçois est celle que l’on a devant les tombeaux. Cela est plein de songes graves et confus. Je m’approche d’un pilier dont le bois dégage une odeur faible et fade et je me répète sans trouver de réponse : « Que suis-je venu chercher ici ? »
Alors, près de l’autel, une forme agenouillée attire mon attention. Je ne me trompe pas. Cette robe noire, cette nuque dorée, que découvre la tête inclinée entre les mains, c’est Javotte. Je souris involontairement parce que Paul, tout à l’heure, pour dépister la curiosité de la bonne qui l’observait, a pris brusquement le parti de descendre vers la Nive. Il a dû s’imposer ainsi un grand détour pour aboutir ici. Car je ne doute pas qu’ils doivent s’y retrouver. Elle a feint de ne pas me voir. Elle l’attend. Ils traverseront le petit cimetière, descendront par les sentiers qui sillonnent le val, où l’on ne rencontre personne. Il aura contre son visage ce visage éblouissant. Il entendra son rire qui est unique, les éclats de sa voix chaude et veloutée. Il subira près d’elle cette sombre incitation à aimer qui monte continuellement de cette terre des morts. Et moi ? Qui verra un cœur jeune dans mon corps chancelant ? A quelle épaule appuierai-je ma tête ? Quelles mains apaiseront mes tempes ardentes ? A quel suprême rendez-vous verrai-je venir l’amour ?
J’ai retrouvé sur la terrasse solitaire le soleil qui s’ennuie. Je me sens las d’être resté longtemps debout ; mes jambes se font pesantes, mon pouls bat avec force. Je dois avoir aux pommettes cette roseur de fièvre que je redoute. En même temps, je revois avec un peu de trouble la nuque dorée de Javotte agenouillée.
Allons ! malade, rentre à la maison !…