— Maman, je ne veux pas mourir !… Maman, empêche-moi de mourir !…
J’y songe sans émotion, d’un cœur paisible, avec cette sorte d’insensibilité qui me vient de mon étrange, de mon inexprimable consentement à disparaître…
II
SOUVENIRS
Ma mère est entrée. Après un court conciliabule avec la garde-malade, sans bruit, elle s’est approchée de mon lit, m’a pris doucement la main.
— Ne parle pas. Le docteur a permis que je reste un moment auprès de toi… Je parlerai si cela ne te fatigue pas. Mais toi, ne réponds pas.
Elle s’est assise et me regarde.
— Comme tu ressembles à ton père ! C’est son front, ses yeux, la même façon d’être silencieux… Te souviens-tu, la dernière fois que nous sommes sortis ensemble… Un instant tu as marché devant moi pour traverser l’avenue d’Antin. Tu étais un peu courbé et tenais la tête légèrement penchée de côté. Alors, tout à coup, je me suis rappelé la dernière promenade que je fis avec ton père. Nous passions dans cette même avenue d’Antin qu’il avait traversée pour aller mettre une lettre à la poste, et à voir son dos voûté, quelque chose de souffrant et de si triste dans sa tête un peu penchée, j’ai eu au cœur une angoisse. Je pensais : « Comme il a changé ! » Quelques jours plus tard, il s’alitait. Eh bien, avec toi, après vingt ans, dans ce même lieu, à cette même place, j’ai eu la vision de ton père. C’était lui, sa figure, son air souffrant et si triste, sa démarche, son port de tête, tout… Et, frappée de cette effrayante ressemblance, je me suis demandé : « Mon Dieu ! est-ce qu’André n’est pas malade ? » Ah ! que cette chose m’a troublée et que de fois j’y ai repensé depuis !…
Elle se tait. Une expression tendre et douloureuse anime son fin visage. On sent qu’elle se raidit pour ne pas pleurer. Ma main qui brûle de fièvre serre la sienne qui tremble. Je veux lui parler ; elle m’impose silence. Et je songe à mon père qui, atteint en pleine maturité, par une affection du pylore, mourut avec une si complète soumission à son destin. J’avais douze ans et je me rappelle que, par un phénomène émouvant, mes traits, en se formant, ne commencèrent qu’après son départ à refléter ses traits, comme s’il eût attendu le moment de disparaître pour projeter sa ressemblance sur moi ou comme si la mort n’avait détaché le masque doux de son visage que pour le poser, rajeuni, sur le mien.
Je me revois dans mon uniforme de collégien sous la haute nef de Saint-Philippe du Roule, pendant que la voix profonde de l’orgue exaltait mon âme d’enfant et ma douleur. Et plus tard, dans le même uniforme, ma casquette à la main, devant la neuve pierre tombale, je suis là. Il y a, dans deux vases, des fleurs que les soins pieux de ma mère renouvellent constamment. Elle me dit : « Prie », et je reste sans pensées. A quinze ans, je m’y retrouve. L’entourage de fer déjà se rouille ; il faut le repeindre. Quelqu’un, paisiblement, sur une tombe voisine, taille une croix de buis, avec une patience de jardinier… A dix-huit ans, à vingt ans, ce jeune homme aux épaules délicates, dont la nuque plie un peu, c’est moi encore… Mes visites se font plus rares. La personnalité de mon père s’efface peu à peu de ma mémoire. C’est machinalement que je lis sur la pierre :
JEAN-FRANÇOIS GILBERT
1841-1891