La mort, ce sombre mot, ne verse pas tout son terrible contenu dans une oreille de vingt ans. Devant moi, il y avait trop de soleil, de rêves, d’avenir. Dix ans à peine ont passé. Et déjà me voici en route vers ce rectangle de pierre qui a vu, échelon par échelon, monter ma taille. En fermant les yeux, je lis, au-dessous du nom de mon père :

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT
1879-1909

Dix ans, le peu que c’est ! Qu’ai-je fait de la vie qui s’ouvrait devant moi comme un beau golfe tout gorgé d’azur et d’espace ? Quels desseins ai-je accomplis ? De quels devoirs, de quels loisirs, de quelles attentes ai-je rempli ce temps ? Je n’avais que dix ans, soit ! dix ans à être un homme. Mais si courte que semble cette durée quand elle est derrière soi, que d’heures elle m’offrait pour travailler, apprendre ou bâtir ! Un jour, puis un autre, un autre encore par milliers se sont successivement réduits en cendre sous mes yeux. Et moi que faisais-je ? Qu’ai-je fait de ces heures ? Les ai-je assez goûtées ? En ai-je recueilli tout ce qu’elles me tendaient ? Me suis-je tout entier abandonné à leur douceur, endormi avec assez de confiance dans leurs bras, ou bien jeté avec assez d’élan vers une tâche qui m’élevât ? Qu’ai-je fait ? Avec quoi me consoler qui soit sorti de mes mains ?

Que de fois l’ennui ou l’impatience d’une chose désirée m’ont fait soupirer : « Je voudrais être à demain ! » Que de fois, si j’avais eu, comme ce héros d’un conte, le pouvoir de tirer l’avenir par un fil magique, j’aurais voulu, en une seconde, me voir plus vieux de quelques années ! Avec quelle ardeur j’ai souhaité avoir trente ans ! Trente ans ! Il me semblait qu’à cet âge seulement on atteignait les joies sérieuses, profondes et certaines, que, jusque-là, tout n’était qu’attente, essais, ébauches. Ainsi j’ai négligé ce moment : le plus beau moment et pour moi l’unique moment de la vie.

François-André Gilbert, 1879-1909 ! Tant que ma mère durera, il y aura des fleurs sur cette dalle. Ensuite, quand elle nous aura rejoints, la pierre sera nue. Je vois cette pierre verdir, se ronger, et s’effacer les noms qu’elle porte. Ainsi sera-t-elle selon mon gré. Car, parmi les tombes, j’ai toujours préféré les plus humbles, et les plus délaissées.

— Encore ta tête qui travaille ! me dit ma mère, en appuyant la main sur mon front.

Je souris pour la rassurer et je m’efforce, un instant, de reposer mon esprit en fixant un petit duvet accroché au drap, et qui, suivant le jeu de ma respiration, s’enroule et se déroule d’une façon curieuse et nulle qui me distrait. Mais insensiblement d’autres pensées se reforment, qui se lèvent du passé. Quand la fièvre et l’extrême faiblesse vous tiennent immobile et muet au creux d’un lit, quand les heures s’écoulent à attendre qu’on renaisse ou qu’on achève de se détruire, on n’a que des souvenirs. Les miens accourent, se pressent, se recouvrent l’un l’autre, le plus insignifiant m’ôtant la vue du plus important. Ma mémoire est comme une chambre bouleversée par l’imminence d’un départ.

Pourquoi revois-je, par exemple, avec une étrange netteté, dans cette petite ville de Rodez où naquit ma mère, ce matin d’été où j’attendais le facteur, arrêté devant un atelier de charron ? Deux hommes faisaient rougir sur un brasier le cercle de fer dans lequel ils allaient insérer une roue. Je distingue avec précision le brasier, les hommes et jusqu’à l’air chaud qui tremble autour de la combustion. C’est ce matin-là que ma mère me montra non loin de ce charron, sur le tour de ville, à la grille de l’ancienne école des Frères, un barreau tordu qui laissait entre lui et le barreau voisin un intervalle juste assez grand pour que pût s’y glisser un corps de fillette. Lorsqu’elle avait sept ans, il lui arrivait, pour jouer, d’entrer par là furtivement, d’aller jusqu’à la cuisine, narguer le frère cuisinier, lui tirer la langue et lui chanter :

Frère, frère padénou,

Tire la queue du pourcellou.