Cela fait elle s’enfuyait, le cœur lui sautant dans la poitrine, et elle avait toutes les peines du monde à retrouver l’intervalle qui était sa porte de sortie. Et voici qu’en considérant près de moi ce visage tendre et fatigué, cette chère tête grave et grise, cela m’émeut infiniment de songer que ma mère a été une petite fille en tablier noir, aux poignets délicats, à la natte dans le dos, avec des yeux de souris, des joues chaudes d’avoir couru, un petit cœur qui défaillait de rire et de peur pendant qu’elle perdait la tête à chercher le barreau tordu et que le frère padénou, j’imagine, ne se pressait pas trop de la poursuivre.

Ainsi les souvenirs se succèdent. Certains me sont portés par une odeur, d’autres par un son. Il en est qui font dans mon cœur comme le soulèvement d’une aile. Mais tous sont bientôt dispersés par le bruit du timbre de l’antichambre.

— Voici le docteur, dit la garde, qui a reconnu sa façon de sonner.

C’est lui, en effet. Grand, naturellement aimable, avec sa barbe fine, ses yeux très clairs au regard jeune et affectueux, le docteur Colline plaît sans effort. Un coup d’œil à la cheminée où s’inscrit, sur une feuille, la courbe de ma température l’a informé, dès son entrée, que la fièvre a un peu baissé. Il se frotte les mains, s’approche de moi et dit avec bonne humeur :

— Voyons un peu cette petite santé.

Et pendant qu’il m’ausculte, il y a tout près de nous un cher et vieux visage qu’hypnotisent ses moindres mouvements. Ah ! cette foi ardente qu’ont les mères pour le médecin penché sur leur enfant ! Colline, indépendamment de son savoir, exerce une séduction physique qui augmente son action sur le malade et par là, dans certains cas, son pouvoir sur la maladie. Il est de ceux qui, dès qu’ils paraissent, inspirent confiance et qui, par le seul fait de dire en souriant : « Voyons cette difficulté », semblent dénouer ce qui était embrouillé et rendre transparent ce qui était opaque.

Mais sa tranquille aisance, son ton léger n’effacent pas en moi l’impression produite par l’ombre de son visage, certains matins, par la façon soucieuse qu’il a d’appeler la garde, de lui faire ses recommandations derrière la porte. Je discerne dans sa bonne humeur l’attitude professionnelle. Je n’ignore pas que la moitié de sa tâche est de mentir.

Et pendant qu’il murmure : « Bien… très bien… », pendant qu’assis devant le guéridon, il rédige son ordonnance, je sens que l’essentiel de ce qui se passe ici n’est pas dans les prescriptions de cette ordonnance, dans la question de savoir si je prendrai tel ou tel remède, mais dans une sorte de conciliabule muet que tiennent dans la chambre, en dehors de nous, les puissances de vie et de mort. C’est là que se balancent mes chances, d’une manière aveugle que symbolise si bien cette vieille gravure accrochée au mur, là, sous mon regard, et où l’on voit de durs soldats occupés à jouer aux dés, sans phrases, le sort d’un prisonnier.

III
SENSATIONS

Je suis frappé de ceci :