Mon effroi de la mort qui avait cessé à mesure que mes forces m’abandonnaient me revient avec ces forces. La vie, en redescendant en moi, me rend une âme médiocre. Ah ! mon calme des premiers jours ! D’abord c’était un état nouveau. J’y apportais ces sentiments de curiosité attentive qu’on a lorsqu’on met le pied dans une contrée inconnue. Les cellules de mon cerveau, étonnées de mon immobilité subite, s’activaient comme on s’active autour d’un accident. C’était en moi comme un attroupement, comme la rumeur d’une foule où les derniers venus se haussent au-dessus des autres pour voir ce qui se passe. Ensuite, je crois bien qu’on éprouve un petit sentiment de fierté à ce que ce soit très grave, à se voir le centre d’un événement important, à être une sorte de divinité enclose dans une atmosphère de ferveur, une flamme qui vacille et que chacun, doucement, sans remuer l’air, s’efforce de ranimer. Enfin, il semble que trop près de la mort, engagé dans sa nuit, on cesse de la voir. Il faut la sentir proche, mais non sur nous encore, pour que nos yeux en prennent toute l’épouvante.
Courageux et poltrons, nous le sommes tour à tour indépendamment de notre volonté. Quoi que je fasse, le soin que je pourrais prendre de tromper les autres ne saurait me tromper moi-même, et toute mon énergie tendue n’empêcherait pas que la mort, ce matin, ne suscite en mon âme tant de tumulte, au lieu de ce singulier silence, de cette étrange sérénité qu’un instant son ombre, en s’allongeant sur moi, y avait fait naître…
Le neuvième jour, quand le mal est entré dans sa période de décroissance, le docteur m’a dit :
— Vous venez d’avoir une pneumonie qui m’a beaucoup inquiété. Vous voilà heureusement hors de danger. Dans trois semaines, vous serez sur pied.
Trois semaines ont passé. Je suis toujours alité. Parfois, la fièvre s’éteint comme si le mal se fatiguait en moi. Colline, trop prompt à espérer, me croit sauvé. Mais, le lendemain, la fièvre se rallume, le mal a repris toute son intensité. Pas une seconde, en réalité, il n’a interrompu son œuvre, et quand le médecin, l’oreille collée à ma poitrine, n’entendant pas l’ennemi croyait le vaincre, j’imagine que celui-ci, par une de ses innombrables ruses, imitait ces insectes qui semblent frappés de mort dès qu’on les touche et reprennent vie dès qu’on s’éloigne.
Et je songe :
« Singulière condition des êtres !… Combien m’est étranger ce poumon qui est à moi, qui m’a fait vivre et qui échappe à mon action ! Combien me sont étrangers ces organes qui me servent et que j’ignore au point de ne pouvoir les secourir dès que le plus petit obstacle entrave leur fonction ! Que peut ma volonté sur les éléments qui me composent et qui me sont inconnus ? J’ai vécu trente ans de leur accord, de leur équilibre, de leur harmonie dont le secret m’est impénétrable. Et je ne puis rien aujourd’hui pour les remettre en ordre. Et ce bon Colline lui-même, malgré tout son savoir, se fie au repos pour que tout s’arrange mystérieusement. Je ne suis pas un, je suis une collectivité, la réunion de toutes les énergies qui remuent en moi. Je sais la géographie de mes états ; mais ce sourd travail qui se poursuit, sous leur surface, seconde par seconde, est-ce que je m’en rends compte ? Est-ce que je démêle la personnalité du plus important ou du moindre de mes organes ? Non, ces éléments dont je suis le total m’échappent à ce point qu’ils continueront d’évoluer après ma mort, quand ma pensée sera figée et que mes yeux seront clos, dans le tombeau où les cheveux continuent de pousser et les ongles de croître… »
Jamais ces réflexions ne s’étaient imposées à mon esprit, ou plutôt j’avais pu les faire distraitement. Elles n’étaient animées que de cette vie secondaire que nous accordons aux vérités théoriques dont nous n’avons pas encore fait l’expérience. Cela n’existe réellement pour moi, ne m’intéresse et ne m’émeut qu’aujourd’hui, qu’à cette heure où je me débats contre la mort.
Ainsi je songe. Et le soir, mon cerveau échauffé refuse de s’endormir. Je passe une partie de mes nuits à m’agiter dans mon lit, en attendant le jour. Ma pendule m’apprendrait qu’il est cinq heures, si les premiers cris d’oiseaux ne m’en avaient averti déjà. Alors, c’est le retour invariable des bruits quotidiens. Les voitures de laitier et de boucher passent sonores et vives sous ma fenêtre. A six heures quelqu’un descend l’escalier. Et jusqu’au grand matin je reste là, dans l’attente. Puis la journée commence et, au delà des quatre murs qui m’emprisonnent, ma pensée surexcitée par l’insomnie poursuit son essor.
A présent, il m’est permis de lire, d’écrire quelques lettres, de recevoir des visites. Souvent vient Geneviève, la sœur de mon camarade Sudre. Elle a trente ans et se désespère, parce que mon ami Pellerin, qu’elle aime, tarde à prononcer le mot décisif qui doit les unir. Elle vient un peu pour moi, beaucoup pour lui. Chaque fois qu’elle sonne, l’espoir de le rencontrer ici altère sa voix quand elle demande si je suis seul ; et le hasard ne les a pas encore réunis dans cette chambre. Geneviève a un excellent cœur dont le seul tort est d’être absorbé par mon ami et d’oublier les ménagements qu’on doit à mon état. Son bruit, sa vitalité, sa voix sonore m’accablent un peu.