— Geneviève, je n’ai pas dormi trois heures cette nuit. Si vous voulez rester, ne criez pas.
— Je ne crie pas, je ne dis rien. Là, reposez-vous. Vous n’avez pas dormi. Ah ! mon pauvre ami, je sais ce que c’est, allez !… C’est tuant… Tenez, voyez ma mine… Vous ne trouvez pas que j’ai une mine de chien ?… Tout le monde trouve que j’ai une mine de chien… Ce n’est pas étonnant avec la vie que je mène… C’est un martyre… Et mon frère qui ne fait rien pour m’aider… Je n’ai que vous…
Elle s’examine à la glace, se touche la taille, m’affirme que l’été prochain je serai debout, vigoureux, content de vivre, tandis qu’elle sera dans la tombe, et déclare qu’elle échangerait volontiers son sort contre le mien. Que ne puis-je le lui offrir !
Paul m’écrit. Il se félicite presque de cet « accident » parce qu’il va me permettre de connaître Arcachon où il ne doute pas que je vais aller achever ma convalescence. Déjà il me décrit le paysage et me propose des excursions. « Car j’espère bien que tu n’as pas la naïveté d’écouter les médecins. Veux-tu parier que, si je me faisais ausculter, ils me découvriraient une lésion au rein, au foie, à la rate, je ne sais où ?… Tiens, l’an dernier, mon père… »
J’ai un parent, fonctionnaire en province, qui sollicite de l’avancement. Avant d’être malade, je m’occupais de lui. Certes, mon parent est sensible à mon état. Il me plaint bien. Il m’exhorte à la patience. Cela passera. Ce n’est qu’une question de jours. Il est bien tranquille sur mon compte. En attendant, si je pouvais faire le petit effort d’écrire encore en sa faveur…
Alors, en répondant à ces incrédules, il m’a paru que ma main avait tort d’être sans défaillance, les hommes ne jugeant que sur les signes extérieurs, et je crois bien, oui, je crois bien que je me suis appliqué un instant à altérer mon écriture. Ainsi, par de petits moyens coupables, on peut encore parfois servir la vérité.
Mais je ne me flatte pas qu’ils comprennent ce qu’a de cruel et d’inconvenant leur égoïsme ou leur inclairvoyance. Comme tous les êtres, ce qu’ils aperçoivent avant toutes choses dans le monde, c’est eux-mêmes. Que je serve leurs intérêts ou leurs plaisirs, que je marie Geneviève, que je case mon parent, que je sois de Paul le compagnon de loisir, n’est-ce pas pour eux l’essentiel ? Ma vie vacille dans celte chambre, et chacun ne songe qu’à tirer quelque chose de moi.
Allons ! ne te plains pas. Tu fus comme eux, sans doute. Vois ce beau soleil. Hélas ! lui aussi me blesse !
C’est le matin. Nous sommes au commencement de mai. Je songe qu’au Bois, par les promenades, le printemps fait éclore, sous les arbres reverdis, des femmes belles et parées. Et ce mot de printemps m’inonde de rêverie.
Printemps dont jouissent les autres hommes ! Douceur de l’air qui exalte leur ardeur à vivre ! Étourdissement délicieux ! Et ces femmes belles et parées que je ne vois pas et qui s’en vont, l’allure pressée, le regard oblique, la gorge un peu serrée parce que, dans quelque logis caché où il y a un peu d’ombre, tout à l’heure vont se détacher d’elles leurs vêtements et leurs baisers… Il me semble entendre au delà de la ville, dans les petites localités suburbaines, les sonnettes s’éveiller aux grilles des demeures. Les odeurs et les bruits sortent de leurs cachettes. Déjà l’été est comme un orchestre en marche dont l’air apporte à mon oreille les premiers sons lointains ! Printemps ! Comme ce mot d’allégresse assombrit cette chambre ! Partout, dans les petits villages de la plaine ou de la vallée, au pied de la colline, au bord du cours d’eau, la lumière met en fête les balcons. Villages au midi, petites rues d’ennui et de mélancolie où le silence est tel qu’on entend battre les horloges dans les maisons !…