Partout l’azur a reconquis l’espace ; l’air chaud caresse les épaules des promeneurs et circule, subtil et doux, autour de leur visage ; leur âme s’éclaire et l’ombre qu’ils ne faisaient plus depuis longtemps sur le sol, l’ombre qui semblait avoir remonté le long de leur corps pour les couvrir tout l’hiver retombe aujourd’hui à leurs pieds comme une écorce noire, comme un vêtement inutile que leur ôte le soleil.
C’est le mois de mai, le mois des cloches, le mois de Marie. Dans le soir tiède, des jeunes filles reviennent de l’église en se tenant par la taille. Des jeunes hommes, dont l’abondance de sève ignore la fatigue, dépensent à quelque jeu leurs forces avec l’insouciance des enfants. Comme mon cœur se serre de sentir à la fois tous ces cœurs dilatés et mon exil !…
IV
LA CONSULTATION
Le professeur Poujade, appelé en consultation, quitte ma chambre avec Colline.
Dans la pièce voisine, qui est mon cabinet, ils confèrent longuement. Une porte seulement nous sépare. Je perçois un murmure indistinct, puis un long silence et l’un d’eux semble dicter à l’autre les termes de la consultation. Voici maintenant qu’ils font appeler ma mère. Elle les rejoint. Toutes mes puissances d’attention sont éveillées ; mais c’est en vain que j’écoute. Que disent-ils ? Ai-je besoin de l’entendre pour le savoir ? Ne puis-je l’imaginer ?
Poujade est debout contre la cheminée. Il dit à peu près ceci :
— Madame, votre fils est très mal. Le poumon gauche est gravement atteint. Si vous restez ici, nous risquons que le mal fasse de rapides progrès et qu’on ne puisse l’enrayer. Il faut aller le plus tôt possible en Auvergne, en Suisse, où vous voudrez.
— Alors mon pauvre enfant va mourir ?
— Je n’en sais rien. Il peut durer six mois comme il peut durer quelques années. Un changement complet d’existence, le repos, le grand air font quelquefois des miracles.
— Oh ! je ne me fais pas d’illusion. Si mon fils est si mal que ça, il ne s’en relèvera pas. Il a toujours été si délicat, et puis, que peut-on contre cette terrible maladie ?