— Je ne sais pas… Je le crains.
— Alors, c’est bien, c’est tout ce que je voulais savoir.
Elle a un brusque mouvement pour se retirer. Je l’ai retenue aussitôt par la main. La soudaineté de notre effort contraire la jette dans mes bras. Il n’en faut pas plus pour nous troubler et pour qu’elle reste. A cause de cette façon soudaine qu’elle a de s’enflammer, ses yeux ont cet intense éclairage qui souvent m’a frappé. Elle sait bien qu’elle m’a repris ; elle sait la puissance de son regard sur moi. Les heures de fièvre, ma résolution de ne plus la revoir, le regret des heures passées, je sens tout cela se confondre dans un singulier vertige. Elle est tout contre moi, et je respire dans son haleine je ne sais quelle odeur d’amour et de péché.
Il faut parler ; il faut dire quelque chose. Le silence devient dangereux. Le désir qu’elle met en moi ne saurait lui échapper. Or, ce désir, il semble qu’elle le voie grandir avec le petit frisson qu’on a du haut d’un pont à contempler un fleuve accru dont les eaux montent et qui fait un peu peur. Enfin, elle me demande :
— Votre mère est absente ?
— Elle est à Espelette, chez le notaire.
— Tant mieux ; j’aime bien votre mère, mais j’avais besoin d’être seule avec vous… Savez-vous ce que j’ai fait hier ?… Je suis passée sous votre balcon, pour savoir laquelle de vos deux fenêtres était ouverte, parce que, quand c’est celle de droite, on peut vous apercevoir ; mais c’était celle de gauche. Est-ce que je mens ?
— Non, c’est exact.
— Tenez, il y a un chien qui vous empêchait de dormir, le chien de Harriben le jardinier… Votre mère m’avait dit : « Il y a ce maudit chien qui aboie vers trois heures du matin quand passent des contrebandiers. » Comme vous vous étiez plaint, on l’enfermait une nuit et puis cela recommençait. Eh bien ! est-ce que vous l’entendez depuis trois nuits ? Vous avez trouvé cela tout naturel ; cela ne vous a pas intrigué que le bruit ait cessé tout à coup ?… Je ne vous l’aurais certes pas dit, si vous ne paraissiez douter de moi… J’y suis allée. J’ai vu Harriben ; j’ai donné des ordres… car ici, Monsieur, chacun m’obéit.
— C’est vrai ; depuis trois nuits, je n’entends plus rien.