— Et c’était précisément le jour où vous me reprochez de n’être pas venue ; j’avais passé la matinée à m’employer pour vous.
— Qu’est-ce que cela prouve, sinon que vous êtes bonne ?… Je n’en doutais pas… Quand le facteur est mort, le mois dernier, je sais que vous êtes demeurée une nuit à son chevet pour que sa pauvre femme pût prendre quelque repos. Qu’est-ce que cela prouve ; sinon que vous êtes bonne pour tout le monde ?…
— Je suis bonne pour tout le monde, c’est cela… quoi que je fasse, mes qualités et mes défauts vous servent contre moi… C’est admirable !… Mais comment pouvez-vous comparer ce que je fais pour vous à ce que je fais pour les autres ? Quand ouvrirez-vous les yeux ?… Voyons, pourquoi vous mentirais-je ? Quelle raison aurais-je, si vous m’étiez indifférent, de vous parler ainsi ?… Réfléchissez. Pourquoi viendrais-je ici presque chaque jour ? Est-ce que j’y suis forcée ? Qu’est-ce qui m’attire, sinon ceci que je vous préfère à tous ?… Vous me dites vous-même que j’ai des distractions, des amis… Oui, tous les malades sont mes amis… mais vous, aveugle, n’êtes-vous pas celui chez qui je viens comme une intruse, comme une mendiante qui force la porte ?… Alors que chez les autres on me fait fête et que j’entre avec sécurité et le cœur tranquille, c’est ici que je viens avec de l’émotion, de la crainte, du bonheur…
Je n’ai pu m’empêcher de dire :
— Et Paul ?
— Votre ami ? Ah ! J’attendais ce nom !… Nous nous sommes promenés ensemble, oui… nous avons fait de la musique ensemble, oui… Maintenant, le pauvre garçon, pour ne rien vous cacher, je crois qu’il souffre, cela me fait de la peine ; mais rappelez-vous ce que je vous ai dit la première fois : « Je n’appartiens à personne. » Il n’est rien pour moi.
— Est-ce bien sûr ?
Elle se tord les mains.
— Il ne me croit pas !… Il ne me croit pas !…
— Soit, admettons-le… Je l’admets, malgré l’intimité sentimentale qui a existé entre vous… Je l’admets, après ce que vous venez de me dire ou plutôt de me répéter… Mais, songez-y, lorsque vous me verrez convaincu que Paul n’est rien pour vous, s’il vous arrivait, écoutez-moi bien, s’il vous arrivait de lui donner à entendre, à lui aussi, que vous l’aimez, songez au mal que vous pourriez nous faire à l’un et à l’autre, à cette affreuse jalousie qui nous dévorerait, songez que vous commettriez là, vis-à-vis de moi surtout, une action vilaine et lâche parce que je suis faible, parce que je suis blessé, parce que je suis malade ; s’il en était ainsi, voyez, je suis sans force, mais j’ai un si frénétique désir de ne pas souffrir que je quitterais Val-Roland sur-le-champ et que je ne vous reverrais plus.