Ainsi, du côté de l’amour, la paix ne m’est pas encore venue ; par contre, elle me vient chaque jour davantage du côté de la mort. L’espèce de quiétude étrange, le calme fataliste des premiers jours du mal, sont de nouveau en moi. Ce n’est pas que mon cœur ne connaisse plus de défaillances et que, parfois, je n’éprouve avec une poignante évidence que mourir à trente ans c’est mourir davantage ; mais, en somme, ma propre expérience confirme la justesse de cette parole d’un de mes amis : « Dans tous nos maux, il est trois phases : d’abord on s’illusionne, ensuite on se révolte, enfin on se soumet. »

Cet état d’esprit, je le tiens de mon père, dont je sens avec émotion grandir en moi, sous la ressemblance physique, la personnalité morale. Cette patience nouvelle qui me porte à souffrir mon destin me vient de lui. De lui, cette soumission à la grande loi de périr et de disparaître qui frappe chacun à une heure différente et qu’on doit s’efforcer de subir avec sérénité parce que, sans que nous le comprenions, cela est nécessaire ; il faut que cela soit.

Le malade qui, séduit par la magie d’un jour doré d’automne, a reçu dans son cœur l’apaisement venu de la terre où tout se transforme, comprend confusément que les forces qui sont en elle et qui vont le reprendre sont bienfaisantes et généreuses, et même si tout en lui n’accepte pas la mort, c’est avec moins d’effroi qu’il voit venir l’heure de s’endormir, à la fin d’un beau soir, dans cette terre qui l’a porté, bercé par ces forces généreuses et maternelles.

Autour de moi, sans cesse, je sens présentes, invisibles et rassurantes, une prévoyance souveraine et une immense sagesse. J’y veux voir aussi un peu de bonté. En dépit des meurtres sur lesquels se fonde l’universelle vie, puisque la nature a mis dans l’homme la bonté et l’amour, la bonté et l’amour sont en elle.

Quelle douceur ont ces herbes accueillantes où nous étendons nos membres las ! Quelle vertu secourable dans ce soleil déclinant qui caresse, à cette heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos des vieillards assis sur les bancs ! Comme il assoupit nos regrets, fait fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme, affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la poussière ! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de biens que nous ne pouvons atteindre ! Avec quelle force tranquille de persuasion il dit : « Résignez-vous », à ceux qui savent entendre sa leçon !…

Ici, sur ce petit point du monde où j’achève de vivre, à un certain moment de sa course, il rencontre une goutte de gomme qui, sur le tronc de ce prunier, s’est solidifiée et la transforme en une topaze incandescente. C’est chaque fois comme un geste mystérieux qui me dit :

— Il est trois heures.

Nous sommes à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades. Puis, discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde, mois par mois, redescend, marche à marche, comme il est venu, rappelé dans l’univers par les vergers, les prairies et les bois.

Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal, son dernier rayon chemine, lentement, ce soir, parmi le gravier de l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs, qui perdent avec lui leur bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir ; et quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile comme assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même point dénoncent la route qu’il a prise…

Le rayon chemine lentement sur le gravier, semblable à la traîne d’une robe qui s’en va. Et moi, dont les meilleurs moments furent donnés à mon cœur par un retour mélancolique vers la dernière aventure de ma vie, je me rappelle combien de fois j’ai suivi du regard Javotte qui s’en allait ainsi. Ainsi, elle s’en allait, sans bruit, dans l’allée de Val-Roland, et, à chaque pas qui l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir autour de moi…