Certes, j’ai subi, comme chacun de nous, l’attrait du triomphe ; mais, devant le triomphateur, j’ai toujours pensé : « Celui-là n’a plus besoin de moi. » Lorsqu’une cause au succès de laquelle j’ai contribué de toute mon adhésion est gagnée, ma sympathie se renverse et je me tourne avec intérêt vers l’adversaire, vers la cause perdue, où l’on n’avait peut-être pas tout à fait tort, cédant, malgré moi, à cet instinct irrésistible qui m’a toujours porté à prendre le parti du plus faible.

Je n’ignore pas combien une telle disposition risque d’affaiblir l’énergie et je ne la conseille pas à ceux qui ne sauraient me comprendre. La plupart des hommes vont au triomphateur. Qu’ils y aillent !

Je ne dois pas me dire : « Pierre qui me suivait, qui m’enviait, a vu par ma disparition s’offrir à lui les fruits qui m’attendaient. Le petit Pascal vient d’épouser une créature adorable. Étienne approche de la gloire. J’étais le plus décidé, le plus volontaire d’entre eux, le plus entraîné à goûter la joie sainte du travail, l’ami de bon conseil, jamais découragé, dont ils disaient : « Celui-là, son affaire est bonne », et me voilà sur une chaise longue, jusqu’à ma dernière heure. » Non, je ne dois pas me dire ces choses. Quand on accepte courageusement un sort comme le mien, on s’avise de cette vérité que tout a une limite : le bonheur comme la souffrance. On n’est jamais aussi heureux qu’on le souhaite, ni aussi déshérité qu’on le croit.


La journée du solitaire est une plaine nue. La plus légère impression y résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur la neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au jour cru de la rue.

Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien ?…

Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que tout bonheur a déserté ma vie ? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on a perdu et qu’on se tourne vers ce qui vous reste, on cesse d’appeler le bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa maison en criant : « Où es-tu ? » et, cessant de le chercher, on le trouve, on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose, l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui ?


Maintenant il m’arrive encore de penser à Javotte ; j’y pense même souvent. Je voudrais affirmer le contraire et que je me suis reconquis ; mais si je ne dis pas la vérité ces lignes n’ont aucune raison d’être. Non, la paix ne m’est pas encore venue de ce côté-là. Il y a toujours ce doute qui subsiste, que le temps et la réflexion n’ont pu détruire et qui s’exprime par cette petite phrase mille fois répétée : « Et si, par impossible, elle a été sincère ? »

Qui le sait ? Qui me le dira ?