Chaque matin, la lumière en se séparant de l’ombre me trouve déjà éveillé. Dans l’air, si limpide qu’il semble avoir été filtré par la nuit, il y a encore des chants d’oiseaux. Ce sont les derniers de la saison. Ils se dispersent, se fragmentent et, pendant que mon oreille les recueille et les rassemble un à un, je crois réunir les morceaux épars d’une page déchirée. Bientôt cette douce naissance d’une journée nouvelle m’appelle au jardin. Je me lève. C’est le moment où je refais connaissance avec moi-même. La glace me renvoie un étrange visage auquel je ne parviens pas à m’accoutumer. Les cheveux et la barbe qui ont blanchi par places d’une façon inégale, ont l’air fané, déteint, d’une étoffe de mauvaise qualité. Il s’en dégage une impression de disgrâce, de pauvreté, comme si une partie de mon vêtement était usée.

Il y a, devant ma fenêtre, un sorbier dont la cime jaunit et se dessèche parce que, sous la terre, un mal que je ne puis percevoir, ronge ses racines. Je ressemble à ce sorbier. Le sourd travail que la maladie poursuit en moi, c’est à mon sommet qu’il se révèle et, parce que l’organisme a été touché dans ses parties obscures, la vie s’éteint à la cime de l’arbre.

Il me semble que l’automne dernier, à Davos, j’ai vaguement pensé quelque chose d’analogue. Mais là-bas, encore, je paraissais si jeune ! J’avais l’air d’un adolescent affaibli par une rapide croissance ; et voici que, sans transition, j’ai passé d’un extrême à l’autre, comme au théâtre, selon la volonté de l’auteur, un personnage vieillit de vingt ans dans l’intervalle d’un entr’acte. Il en résulte cette surprise quotidienne que j’ai à consulter ma glace. Je crois toujours que je me trompe, que ce n’est pas moi, que je suis victime d’une supercherie. Alors, je descends et, dehors, si j’adresse la parole, comme cela m’est arrivé hier, à un enfant arrêté devant ma grille, l’enfant à demi effrayé se met à courir puis, vingt pas plus loin, rassuré par la distance, il se retourne et dit en me désignant du doigt :

— Ah ! ah ! le bonhomme !

Le bonhomme !…

Chaque matin, donc, je descends au jardin de mon pas de bonhomme. Dans l’allée, le soleil est avec moi. D’une façon affectueuse, sans peser, il touche ma faible épaule. Il m’encourage, il m’accompagne comme un ami.

Je donne un regard aux acacias qui sont les blonds parmi les arbres. Leur ombre légère remue sur le petit kiosque où je vais m’étendre. A cause du rideau de sapins qui limite ma vue, je suis comme enfermé dans un cloître de verdure. Tout se resserre autour de moi. Tout devient plus intime. D’une forge voisine m’arrivent plus atténuées les sonorités mélancoliques du fer que frappe le marteau. Un rouge-gorge, sur le cerisier, veut que je l’écoute, et, quand il se tait, j’entends la voix lointaine du coucou qui sonne les dernières heures de l’été. Ainsi passe le temps. Parfois une reine-Claude trop mûre roule sur le petit toit qui me protège et va se meurtrir à terre où elle suscite aussitôt un bourdonnement de guêpes. Parfois, c’est une poire de curé qui tombe de très haut, et, pendant qu’elle tombe, je vois son ombre attentive courir sur le sol pour la rejoindre et la recevoir. Ici, un insecte, dont j’ignore le nom, creuse, au prix d’efforts inouïs, un petit trou où il se tiendra embusqué, guettant plus faible que soi ; là, deux papillons qui se poursuivent décorent le mur de leurs guirlandes ; et, sur les montants du kiosque que parcourent en longues files les fourmis laborieuses, autour de ma tête, dans l’air que les mouches emplissent de leur ballet aérien, sur chaque rosier, où un insecte, dont j’ignore aussi le nom, pratique, à l’aide d’une petite scie, une entaille pour y déposer ses œufs, au centre de cette toile qu’achève l’araignée, partout, quelle hâte de vivre chez ces êtres innombrables qui, menacés par l’hiver, remplissent avec plus d’ardeur leur fonction belliqueuse ou débonnaire et qu’on ne distingue pas toujours de leur milieu, telle la vrillette qu’on prendrait pour une parcelle de bois, tel l’opâtre qui ressemble à un grain de sable !…

Comment garder l’impression d’être une cellule isolée, ne pas s’intéresser à tout cela, aux mille petites amies que veulent être les fleurs pour celui qui les cultive, aux feuilles qui humblement grandissent, se colorent, donnent un peu d’ombre, sèchent et se détachent de l’arbre, aux racines qui sont de lentes énergies cachées, aux liserons qu’on arrache et qu’on retrouve sous ses pas comme autant de petites volontés patientes, au sourd travail des forces de la vie ? Comment se refuser à jouir du plaisir secret et inexplicable qui vous vient d’un vieux figuier penché d’une certaine façon ou du grincement, dans la rue voisine, d’un vieux portail évocateur de broussailles et de solitude ? Parce que mes amis me négligent ou m’abandonnent, parce que ceux que la curiosité ramenait à moi m’ont comblé en partant de souhaits affectueux, de paroles d’espérance et qu’ils ne sont pas revenus, vais-je me lamenter ?

Ne sais-je pas, ne savons-nous pas qu’il y a dans tout ce qui réussit une vertu attirante et dans tout ce qui échoue je ne sais quoi qui éloigne ? Nous nous sentons plus légers si, devant nous, une hirondelle trace les courbes de son vol, tandis que la fatigue d’un cheval qui gravit une côte nous alourdit les jambes. L’homme recherche instinctivement les images de la joie. Nous savons donc qu’une période d’épreuve ou d’infortune fera le vide autour de nous. Pourquoi, lorsque les circonstances nous forcent à subir cette loi, semblons-nous la découvrir et en éprouvons-nous une sorte de stupéfaction triste ? On mesure sa déchéance aux réponses si lentes qu’on reçoit à ses lettres, et qui autrefois étaient si promptes à venir, à tant de sympathies qui se sont refroidies. Pour ma part, je sens vivement la faute que j’ai commise aux yeux de mes meilleurs camarades par mon obstination à demeurer malade. En ne reprenant pas ma place dans l’activité, je me raye du nombre de ceux qui comptent, je cesse d’être une valeur sociale. J’ai tort : je suis coupable vis-à-vis de ceux qui croyaient à ma fortune d’avoir déçu leurs espérances.

Il faut le reconnaître. Il y a une certaine beauté dans la réussite, comme il y a quelque laideur dans l’insuccès. Que toutes les conséquences de la laideur s’attachent à la défaite, qu’on éprouve pour l’une et pour l’autre la même compassion distraite, le même éloignement, peut-être cela n’est-il pas bon, ni juste ; mais cela est logique dans une certaine mesure. Ce qu’on admire, c’est une œuvre heureuse de la nature, un organisme exceptionnel, un cerveau de génie, la beauté d’un visage, tout ce que nous tenons de la naissance et non pas de l’effort, tout ce qui dans l’homme semble d’essence divine. Tentez de vous surpasser avec une santé débile, une petite taille, des dons moyens, on dira : « Ce n’est pas mal ». L’effort n’a droit qu’à une estime secondaire. Ames vaillantes, logées dans un corps trop faible, qui défaillez en chemin, n’attendez que l’oubli. Si vous tombez, c’est que vous ne formiez pas un être complet, c’est que la nature n’avait pas mis en vous les forces nécessaires à votre aboutissement.