Je n’ai pas voulu repartir sans avoir revu Val-Roland, un peu poussé par la curiosité que tu devines. Dans l’allée, comme je faisais les cent pas, je me trouve soudain face à face avec « la Dame qui souffla la tempête entre nous ». — Bonjour, Mademoiselle. — Bonjour, Monsieur. Ce fut tout. Elle passa très digne, enfermée dans une sorte de réserve hostile. Je ne pouvais insister. Étrange fille !

Alors, j’entends de nouveau avec plus de force la voix qui m’appelait le jour de mon départ. La lettre, qu’elle m’a écrite, se reconstruit dans mon esprit : « Une raison plus forte que ma volonté et devant laquelle j’ai dû m’incliner justifiait mon attitude vis-à-vis de vous ; mais au prix de quel sacrifice !… Vous, mon ami, qui avez souffert, comprendrez la sincérité de mon cri… Vous sentir là, en face, à deux pas de moi, dans l’ignorance de certaines choses et ne pouvoir rien dire ! » Ah ! l’effet pernicieux de ces phrases sur qui ne demande encore qu’à les croire ! Le poison recommence à s’infiltrer en moi. Qui sait si je n’ai pas eu tort ? Qui sait si elle ne m’a pas aimé ?

Pourquoi m’aurait-elle aimé ? Mais est-ce que l’amour s’explique ? Est-il un sentiment plus arbitraire, plus inconcevable, plus incompréhensible ? Explique-t-on seulement l’amitié qui est, en somme, un des degrés inférieurs de l’amour ? Choisissons-nous nos amis pour leur valeur ou leurs vertus ? L’admiration, l’estime font-elles pencher notre cœur et contre-balancent-elles des raisons plus mystérieuses qui nous portent vers ceux dont nous subissons malgré nous l’attrait, dont nous excusons d’avance tous les travers, tous les défauts ? Nos préférences sont instinctives, irrésistibles, injustes. Les meilleurs offices, le dévouement, la fidélité de ceux que nous n’avons pas élus, même s’ils nous touchent, ne leur conquièrent point notre réelle, notre intime, notre profonde affection et ne peuvent faire que nous éprouvions en leur présence cette sensation de plaisir ou de joie que nous apportent de vrais amis. Alors, quand nous ne pouvons même pas expliquer l’amitié, comment expliquerions-nous l’amour ?


Il faut le dire : Ici, j’ai plus de courage. On aime partout ; partout on peut être faible, déraisonnable, insensé ; mais on a plus de courage sous certains climats. A Val-Roland, l’atmosphère voluptueuse et molle vous livre sans défense à tous vos désirs. La trame de l’air semble une étoffe qui se détend. Rien ne vous soutient ; la volonté n’a pas de support. On se sent irrésolu, désemparé, vulnérable. Ici, au contraire, le temps vif, l’air serré vous raffermissent. Il y a sans cesse autour de soi comme un effort qui nous aide. Un invisible secours vient à nous qui nous révèle à nous-mêmes nos secrètes énergies.

Allons ! je l’oublierai. Je sais que si je vis assez pour pouvoir mettre entre nous l’épaisseur de l’été, je verrai s’affaisser mon regret. L’énigme ne sera jamais résolue ; mais le doute cessera de me tourmenter. J’en serai distrait quelques jours, puis il reviendra. Je l’oublierai encore, puis je le retrouverai un soir, comme un hôte qu’on n’attend plus et qui vient, de loin en loin, s’asseoir à votre table. Enfin la paix se fera. C’est ainsi que se fatiguent et s’usent, à la longue, parmi nos maux, ceux qui ne sont point mortels.

Les jours se succèdent. Je les vois s’envoler comme les derniers pétales qui tombent de ma vie. Nous sommes au milieu de mai. Les après-midi favorables, je demeure étendue dans un petit kiosque qu’ombrageront, en été, deux acacias qui n’ont pas encore de feuilles. J’entends, dans le parc voisin, un jardinier tailler une haie d’aubépines ou bien passer le râteau sur le gravier des allées. Ce parc est planté de hauts sapins qui limitent ma vue. Un petit sentier public le sépare de mon jardin étroit et long où je fais quelques pas, sous des arbres fruitiers, entre une double bordure d’œillets blancs, quand décline le jour et qu’on perçoit partout les bruits de l’arrosoir. Autour de moi, ce ne sont que verdures, que vergers. Il n’y a rien d’autre. Et en moi, il n’y a rien non plus, que le souvenir de Javotte qui plane tristement sur mon cœur vide, comme un soleil sur un désert…

Ainsi, mon amie, quand je veux me détacher de toi, je n’ai pour me distraire que la couleur de l’air, le jardin, tour à tour dilaté par la lumière et rétréci par l’ombre, les heures qui tournent, sans bruit, autour de la maison. Mais il le faut ! Je m’intéresse à tout ce qui m’entoure. J’appelle à moi des pensées hautes ; je songe à des choses très vagues que tu ne pourrais saisir, que je dirai plus loin ; et je donne congé à ton image, ayant, comme chaque jour, rendez-vous avec le devoir.

XXII
RÊVERIE DANS UN JARDIN

J’ai passé l’été étendu dans mon petit kiosque, à rêver, à jouir une dernière fois du mystérieux enchantement qui enveloppe les hommes. Septembre est venu. Sur le rideau de sapins où mon regard se pose, je vois s’affaiblir la lumière dont le rayonnement se fait plus émouvant de jour en jour. C’est l’instant de la morne féerie, des journées douces et dorées qui amollissent le cœur. Le paysage le plus indigent se magnifie. Quelle paix rêveuse dans une allée en septembre et en octobre ! Quelle ardente mélancolie ! De leur décomposition prochaine, les choses semblent avoir le grand pressentiment et l’âme cesse de se croire seule quand elle sent autour d’elle toutes ces forces en déclin, quand elle sent dans l’espace tant de lyrisme et de regret.