Je savais que tant que je te connaîtrais, je ne serais ni patient, ni heureux, ni tranquille ; que tout ce que tu m’offrais ne saurait jamais contenter mon âme. Même après que tu m’eus fait de toi, de ton être jeune, de ta beauté ardente, ce don magnifique, mon tourment ne fit que s’exaspérer, et ce qui est arrivé était inévitable.

Mon amie, tu comptais trop sur ma faiblesse. Tu me laissais, tu me retrouvais, sûre de ton pouvoir et de mon désir, et pourtant, tu vois, je suis parti.

Et maintenant, il faut que je reprenne mes pensées, une à une, et tous les sentiments de mon cœur, que je remette de l’ordre dans ce désordre, que j’installe la paix là où tu as mis tant de tumulte, que je détruise ton ouvrage, que je retourne à l’austérité morne de mes jours d’autrefois. Hélas ! une âme ardente supporte la douleur, mais comment supporter l’ennui ?…

La sonnette de la maison peut tinter, j’ai fini de tressaillir. Un pas peut gravir l’escalier, je sais bien que ce n’est pas toi. Toi, tu es là-bas, dans ce pays que j’aimais et où je ne reviendrai plus. Tu continues à promener ingénument dans toutes les chambres de malades ton beau cœur passionné qui les éclaire comme un flambeau.

Tu aimes tant les malades !

Je t’évoque dans n’importe quel chalet, partout où il y a un homme affaibli et désœuvré. Son visage délicat se tourne vers toi avec une force d’attention contenue. Tu ris, tu verses le thé, et, de même qu’on voit monter le liquide vermeil à travers la tasse de fine porcelaine, je vois, à chacun de tes gestes, transparaître et progresser une joie chaude à travers le visage délicat. Et je t’entends lui dire :

— Je suis sûre qu’on vous a dit du mal de moi et que vous l’avez cru… Dites-moi ce qu’on vous a raconté… Ça m’amuse tant de savoir !…

Ou bien je t’entrevois près de ta fenêtre, penchée sur un billet que tu achèves et qui ne m’est pas destiné. Et je te retrouve encore dans quelque jardin, quand vient le soir, cachée par un bosquet et prononçant de ta voix grave et veloutée des paroles d’amour qui ne sont pas pour moi…


Les lettres de Paul ont repris leur voyage amical. Il s’ennuie à Bordeaux où il s’est fixé. Il vient d’aller passer huit jours à Saint-Jean-de-Luz. Sa dernière lettre me disait :