XXI
LE DEVOIR
Je ne l’ai pas revue.
Le jour de notre départ, elle était dans la villa Suzanne, chez Mme Toledo. Elle chantait une mélodie de Massenet et je comprenais que c’était pour moi, pour m’attendrir, pour me retenir, qu’elle chantait d’une voix si chaude et si implorante. J’entendrai longtemps cette voix qui m’appelait.
Voilà, c’est fini, notre court roman, et je vais encore parler d’elle. Je voudrais qu’il s’échappât de cette page quelque chose de lent et de triste comme la fumée qui monterait d’une petite maison muette où l’on saurait que, derrière les volets clos, quelqu’un est occupé à brûler des lettres d’amour.
Après une trop belle saison, un voyage enivrant, ou le lendemain d’une fête, on vit d’une façon un peu silencieuse, un peu mélancolique et pleine de souvenirs. Mais quand on a quitté pour toujours un être auprès duquel on avait rêvé mourir, on vit d’une façon humble, si courbée, tellement soumise au destin !…
C’est ainsi que je vis, depuis que nous avons regagné notre logis d’été à Sannois, au pied de la colline. J’y suis entré un matin gris d’avril, aussi brisé de corps que d’âme, Quelle angoisse dès que j’eus refermé la porte ! Les malles, les cartons, qui encombraient le vestibule, l’aspect inhabité des chambres entretenaient en moi la sensation déchirante de la séparation. Encore, à Val-Roland, je savais qu’elle était là, à deux pas de moi, qu’elle pouvait passer sous ma fenêtre. Mais ici !… Je regardais, pendant qu’on préparait mon lit, ces murs longtemps plongés dans la nuit, cette demeure sonore et froide comme un tombeau. La lumière n’avait pas encore réveillé l’atmosphère, le charme endormi de mes heures d’autrefois. Je me disais : « Il faut quelques jours pour que l’air s’attiédisse, pour que je m’adapte. » Je me mouvais avec une sorte de lenteur accablée. J’évoquais notre chalet de là-bas, le silence, l’odeur de thé de cette petite salle à manger, le tic tac de la vieille horloge qui est dans l’escalier. En tournant un peu la tête, il me semblait revoir, accrochées au mur, deux natures mortes naïvement peintes que Paul trouvait « touchantes » ; en prêtant l’oreille, il me semblait entendre le feu qui respire, la petite voix de la lampe et le pas d’Olive qui fait tinter les verres sur la table. Que tout cela était lointain !
Lointains, l’éclairage rêveur que j’aime tant, le faible rayonnement de la route qui semble de la lueur de veilleuse, l’allée pensive qui est bien le prolongement d’une chambre de malade ! Lointains, le chant du pâtre qu’amplifie l’écho de la montagne, les fumées paresseuses sur les toits, le petit cimetière où je voulais dormir, et, devant l’église, cette terrasse solitaire et chaude, où le soleil s’ennuie !…
Les premiers temps de mon séjour à Val-Roland, qu’ils furent doux ! Mais elle est venue et je n’ai plus goûté le silence et les bruits du village, la tiédeur du matin dans la chambre, l’intimité des lampes, l’odeur de la pluie et les après-midi bleues et vermeilles. Elle est venue… Ah ! pourquoi es-tu venue ?
Je te connaissais bien. Je savais l’heure où tu venais à moi et où ta marche légère, dans l’allée, tendait sur ton beau corps ta robe comme celle de ces Victoires que drape le vent. Je savais la place près de la fenêtre où le soleil dorait ta peau comme la pelure d’un fruit, tandis que la volonté de m’asservir était dans ton beau front, dans tes yeux un peu étrangement éclairés, dans chaque souffle qui soulevait comme deux ailes ta poitrine cachée. Je savais le moment où tu commençais de m’oublier, où tu secouais, en descendant l’escalier tous ces petits riens que tu emportais de notre intimité, tous ces petits riens qui faisaient déborder de moi et se répandre en toi le contenu de ma faible vie. Je savais que, de ta bouche qui mentait, me venait cet obstacle, là, sur la gorge, qui m’empêchait de respirer. Je te parlais en badinant ; je te considérais avec une moquerie légère, et j’avais le cœur serré à chacune des minutes qui se détachaient de l’heure et déjà n’étaient plus… Combien de fois ai-je pleuré, angoissé par l’attente et la peur de te perdre ! Je t’attendais si frénétique, si malheureux, si déchiré… et puis tu venais ; tu me donnais tes mains et j’étais consolé.
J’étais consolé, mais sans sécurité pourtant. Tes mains, un instant consolatrices, je les sentais trop capricieuses, trop mobiles, toujours prêtes à se reprendre ; elles n’étaient pas de celles, douces et pures, qui se posent sur un front et sur une pensée, de celles qui apaisent, qui rassurent, qui rendent la confiance.