Est-ce que je n’étais pas tout pardonné, dès l’instant qu’entourant son cou de mes bras, je lui revenais repentant ? Il n’était pas au pouvoir de mes fautes de la détacher de moi, et, quoi que je fisse, rien ne m’eût fermé son cœur. Aussi, quand elle me dit : « Mon pauvre enfant, je t’ai tant aimé ! » je sens que ce que j’avais de meilleur à attendre de la vie, c’est en elle que je l’ai trouvé. Et combien cela augmente mon remords ! A mesure que je redescends la côte qui s’accélère, j’y songe avec plus de surprise et de chagrin. Quand je considère, comme en ce moment, sa chère tête, je me dis : « Regarde-la bien ; tu as si peu de temps à la voir. » Alors nos yeux se rencontrent, et je lis, dans les siens, la même pensée.

O ma mère, qui fus pour moi une compagne de toutes les heures, une camarade, qui te plias à mon humeur, qui n’eus d’autres amis que mes amis, qui sus adapter ta vie à la mienne avec une grâce si simple et tant d’abnégation, puisque tu es là encore, je n’ai pas le droit de me plaindre tout à fait du sort ! Puisque cette joie m’a été donnée de prononcer le doux nom de maman chaque matin en m’éveillant depuis que je respire, non, je n’ai pas le droit de trouver que je fus complètement malheureux.

A présent, je songe avec effroi à sa douleur de me perdre. C’est sur elle que se porte toute ma pitié frémissante. Que fera-t-elle quand, le soir, la maison s’emplira d’ombre et qu’elle croira entendre derrière la porte un pas qui ne sera plus le mien ? Que fera-t-elle quand, la lampe allumée, elle ne me trouvera plus là, étendu sur ma chaise longue, à la place accoutumée ? Elle montera dans ma chambre vide, elle frappera les murs avec démence ; elle se laissera tomber sur un siège et, la tête entre ses mains, demandera à Dieu de la reprendre. Ensuite, un peu plus calme, elle regardera l’escalier par où mon corps descendit, la porte par où il passa, et, à travers la vitre noire, cherchera, dans le lointain, l’endroit où il repose. Ah ! que mon cœur se brise de penser à cela !

Je me dis : « N’y pensons pas. C’est trop cruel. » Mais comment n’y pas penser ? Mon esprit trop lucide me la montre, la nuit, réveillée en sursaut, croyant que je suis encore dans la chambre voisine et que je l’ai appelée.

— André ! André ! tu m’appelles ?

Et c’est le silence, l’affreux, le terrible silence qui recueille, qui absorbe, qui recouvre sa voix.

D’autres fois, à la voir si frêle et si sensible, je songe : « Si quelqu’un lui manquait de respect, un homme ivre dans la rue ou quelque voyou le soir ? Si, devinant un être sans défense, pour se distraire, un chenapan lui prenait le bras… Elle dirait : « Monsieur, laissez-moi ! » Elle serait effrayée, interdite, paralysée. Ou bien elle voudrait courir ; elle tomberait peut-être. Allons ! Allons ! qu’est-ce que je vais imaginer là ? »

Non, je veux croire qu’elle ne demeurera pas seule. Ma cousine Amélie vient nous voir quelquefois avec son mari et leur fille, Jeanine, qui est assez délicate. Ma mère, sans doute, ira passer l’hiver à Paris chez eux ; et l’été, c’est eux qui viendront ici. L’air de Sannois sera très favorable à Jeanine. De plus, mon cousin Autran aime la campagne. Je les imagine tous réunis dans cette maison. A l’entrée du vestibule, j’aperçois son chapeau suspendu à ma patère et sa canne à la place où je mettais la mienne. Il s’installera à mon bureau, pour écrire ses lettres. De ses mains fortes et velues, il ouvrira ces livres entre les pages desquels j’ai enclos tant d’émotions, d’enthousiasmes et d’élans, miroirs où j’ai cherché un reflet de mes rêveries, portes de lumière par où ma pensée est partie pour de si beaux voyages. D’un doigt distrait, il secouera sur ces feuillets les cendres de tout ce qui embellit mes heures de solitaire. Il ouvrira cette fenêtre, s’accoudera à ce balcon à la place où j’aime rêver, allumera une cigarette et reviendra s’asseoir négligemment sur ce fauteuil où je me suis assis pour attendre la mort.

Quand il vient nous voir avec Amélie et leur fille, je considère son visage ouvert, un peu sanguin, qui a quelque chose de simple, d’honnête et de bon. Cet été, il ne manquait pas de me répéter régulièrement que j’avais meilleure mine que la dernière fois. Maintenant, il se contente de me dire : « Allons, ne vous découragez pas, vous vous en tirerez. » Certainement, s’il ne dépendait que de lui, le brave garçon…

Oui, je souhaite qu’il me succède ici, bien qu’un peu de moi soit ému involontairement à la pensée qu’il en chassera mon fantôme. Mais il le faut. Je ne veux pas que ma mère reste seule. Mon fantôme chassé de ces pièces, de ces meubles, se réfugiera dans ces papiers, ces objets, cette brosse ronde qui faisait sourire Paul, dans ce portrait qu’Alberti fit de moi autrefois et dont nul ne voulait comprendre l’air de tristesse prédestinée, dans ces reliques que ma mère aura précieusement rangées. Et je demeurerai aussi et surtout dans sa mémoire, dont chaque jour elle ouvrira la porte pour s’y enfermer de longues heures avec moi.