Ainsi, jusqu’à ce qu’elle-même ait fermé les yeux, je ne serai pas tout à fait inexistant. Mais elle partie, que restera-t-il de moi ? Qui saura ce que j’ai été ? Elle seule m’a connu. Pour elle, j’étais en quelque sorte transparent. Ce que savent de nous ceux qui nous approchent est bien sommaire, bien mélangé d’erreur. Des fragments seuls de notre être intime leur sont apparus. Si mes amis me consacrent un moment de causerie, celui-ci qui m’a vu combatif et armé s’étonnera que celui-là m’ait vu si tendre. Avec une égale bonne foi, l’un parlera de ma faiblesse, l’autre de ma vaillance. Chacun est attentif à découvrir chez autrui les qualités qu’il aime, ou les défauts qui excuseront les siens. Le plus petit indice de mensonge est la première chose qu’un menteur apercevra dans le visage qu’il interroge. Et comme chaque homme contient tous les hommes, ce que l’un ou l’autre de mes amis aura retenu de mon caractère, c’est, en somme, sa qualité ou son défaut familiers.
Et Javotte, qu’a-t-elle vu en moi ? Que retiendra-t-elle de moi ?… Non, d’elle je ne parlerai pas. Je ne veux plus m’attendrir.
Mais où que tu sois, si tu lis un jour ces lignes, ô mon amie, tu sauras pourquoi je ne t’ai pas revue, mais tu ne sauras jamais combien de fois je t’ai appelée !…
Il est temps de finir. Chaque effort que je fais pour écrire épuise mon courage. Combien je suis loin de la façon ordonnée et lente avec laquelle je notais au début les sensations de ce livre ! Ne sachant pas si je pourrais conduire à sa fin cette entreprise, je négligeais de recueillir bien des choses paresseusement rêvées. Mais on s’attache à ce que l’on fait ; bientôt la fièvre m’a gagné, et, à mesure que j’avançais, c’est avec angoisse que je me demandais si je pourrais aller jusqu’au bout de ma tâche.
Semblable à l’amoureux que le soir surprend en train d’écrire une lettre ardente et dont la plume rapide cherche à devancer l’ombre, souvent la fièvre m’a pris à la pensée que pourrait s’obscurcir tout à coup ma page inachevée. Alors je me suis hâté. J’ai lutté de vitesse avec la mort.
Duel tragique, d’où je sors, pour quelques heures, vainqueur et dupe. A quoi bon cette hâte, cette fièvre, cette angoisse ? Pour quel résultat ? L’homme qui bâtit une maison sait qu’elle abritera les êtres qui viendront après lui. L’homme qui plante un arbre en attend de l’ombrage pour ses petits-enfants. Mais celui qui, sans génie, entreprend de raconter sa rêverie ou sa douleur, doit se résigner à confier ses feuilles au vent.
Je sais qu’on peut trouver absurde le beau rêve orgueilleux de se survivre, et pourtant j’avoue qu’il m’eût été doux de fermer les yeux avec la sensation de laisser une trace dans la mémoire de ceux, tous ceux qui auront pu me comprendre, à qui j’ai essayé de montrer ici un peu de mon cœur. Mourir quand on est assuré de laisser derrière soi un souvenir un peu durable de son passage ; quand de votre voix qui s’est tue demeurent tant d’échos qu’ils font tressaillir le passant à tous les coins du chemin ; quand, à chaque instant de l’avenir, des amoureux et des poètes doivent murmurer votre nom avec plus de ferveur que celui de leur maîtresse ; quand on peut prévoir qu’un jour un vieillard, en se découvrant, dira, dans un religieux silence, à des jeunes hommes émus : « Voilà le banc où il s’est assis », mourir dans ces conditions, ce n’est pas retourner au néant, c’est s’endormir.
Écartons ces grands rêves qui, seuls, peuvent un peu vous consoler d’entrer pour toujours dans la nuit de la terre. Confions nos feuilles au vent. La raison et la sagesse : me disent :
« Sois sans regrets. L’important n’est pas de conquérir la gloire et de laisser un nom dans la mémoire des hommes, l’important c’est de quitter la vie meilleur qu’on n’y était entré. »
FIN