— J’ai lu, évidemment, je n’ai pas tout lu, mais j’ai lu, je dois dire que j’ai lu… On est Cobral ou on n’est pas Cobral.
Certes, c’est Cobral. Je commence à penser, moi aussi, que Cobral est Cobral. Un charmant colosse, apparu dans les meilleurs cercles il y a dix ans, sans histoire, sans âge, sans but, sans amis, accompagné du mystère le plus trouble et le plus désarmant. Périodiquement, on se rangeait à l’opinion des paisibles qui le considéraient comme un brillant aventurier — fouilleur d’or ou conquérant colonial — revenu à Paris pour y consommer doucement ses sous et ses journées. Périodiquement aussi, on s’effarait de lui qu’on trouvait mêlé à toutes les aventures du Paris criminel au moment qu’elles s’embrouillaient définitivement et qu’il les débrouillait avec tranquillité. Pas détective, peut-être, mais doué d’une invention si prodigieuse dans le romanesque qu’il semblait avoir créé lui-même des situations impossibles pour se donner la joie calme de les résoudre.
Très gentil, ce Cobral, que je n’avais jamais trouvé effrayant, moi. Mon goût pour l’inattendu me préservait de l’étonnement, soit, et il était si amusant à table. Je l’avais connu au restaurant, rue Drouot, où je rencontrais des amis du Figaro et Cobral venait avec l’un d’eux — ou avec la maîtresse de l’un d’eux, je ne saurais préciser — et nous nous étions pris de sympathie instantanément. Bien entendu, comme de toutes les amitiés foudroyantes, il n’en était pas sorti grand’chose, mais j’avais transformé en copie pathétique un lot de ses anecdotes, bien mieux pathétiques, d’ailleurs, que ma copie. Et je l’avais perdu de vue. Nous étions certains, je suppose, d’avoir fait très vite le tour l’un de l’autre. Ah non, je me rappelle que je dus partir à San Francisco et à Chicago, sous prétexte d’aider les représentations d’une œuvre musicale française — qui n’eut aucun succès, à cause du prix trop modique des places — en réalité pour étudier les mœurs du reportage transatlantique. Et au retour, plus de Cobral, à moins que je n’aie plus songé à lui. C’est bien possible, je m’étais absenté deux ans. Je revenais ardent et féroce comme un provincial qui veut tout dévorer, et je ne hantais plus les cercles et les pesages où mon Cobral s’était fait populaire. Puis des mois, et des mois, et la guerre…
Pourquoi soudain, en pleine nuit, cette apparition ? Et notre vieux semblant de tendresse n’explique pas ce ton impératif.
Il parle moins. Oui, il ordonne moins. Il voit que je m’habille. C’est ce qu’il voulait ! Il triomphe. Nous allons voir.
— Je vous conseille de prendre un cordial avant de partir, dit-il tout à coup.
Il s’imagine que je vais partir. Je me souviens qu’il aimait jadis les plaisanteries monumentales. Il n’a pas changé. Peut-être de visage, mais si peu. Je crois qu’il avait quelques cheveux gris aux tempes. Il est noir comme un tzigane. Il se teint et ça ne me regarde pas, et je peux aussi me tromper. Peut-être n’a-t-il jamais eu de cheveux gris.
Quel âge a-t-il ? Je me réponds aussitôt : cinquante ans, mais cela ne paraît pas. Qui me dit qu’il a cinquante ans ?
Il parle vite et net :
— Nous n’avons pas le temps de faire du thé… Ah ! sans votre encombreuse de douche, il eut été facile de jouer du samovar… Tant pis, mon cher, et adaptons-nous… Un verre d’alcool fera l’affaire.