— Vous demandiez le génie… vous vouliez le désordre du génie…
— Le génie est muet.
— Alors vous… dit Cobral respectueusement.
— Moi je suis taciturne. Il faut être muet.
Montrant du doigt Nanni :
— Celui-là est presque muet.
Rêveur, sombre, il répète :
— Presque.
Nanni incline le front vers la table. Sa tête est comme appuyée à un mur invisible. Sa tête est pesante, et pèse sur un obstacle que je ne devine pas.
Nos yeux sont posés sur lui. Nos yeux cherchent le secret de cet homme. Ce profil chargé de cheveux noirs est devenu trop grand par ce que les autres ont dit. Qui est Nanni ? Pourquoi n’a-t-il pas un visage quelconque ? Pourquoi n’a-t-il pas un visage à lui ? Cela ne se vole pourtant pas, un front et un regard, et l’on ne peut ressembler à un mort si extraordinairement. L’étonnement gêne tous ceux qui sont là. Mais ils trouvent naturel que Nanni soit au milieu d’eux et qu’il ait un air de ne pas être Nanni. Pourquoi Sainte qui, dévote, cédait tout à l’heure au sourire incroyant de Cardiette, ne peut-elle que regarder l’aviateur ? Pourquoi Cardiette imite-t-il la réserve brusque du général ? Et pourquoi le général, devant ce pilote sans grade, est-il déférent ? Je suis, moi, noyé de stupeur et je laisse les mots ou le silence passer, sans comprendre. Je demande à comprendre. Je voudrais ne pas comprendre. Pourquoi mon effroi n’est-il pas effrayant ?