Des minutes éternisent ce silence. Mme de Hocques n’est plus troublée cependant. Elle a repris son masque agréable de mondaine, mais ses yeux et ceux de Cobral se sont joints. Que se disent-ils ? Je sens que ces deux êtres se tiennent. Pourquoi n’avais-je pas deviné ? Cobral est le maître, ici. Son effacement le prouve, car il est affecté, et c’est peut-être dans cette salle à manger, et peut-être dans ce moment précis, que se fixe le drame où je vais être spectateur puisque je n’ai pu résister au commandement de ce fou de Cobral.

Ce fou de Cobral ! Les dernières paroles de Moquin me poursuivent. Un fou, un espion, un Allemand. Qui ? Un fou, il y a un fou, je vois, je sais. N’est-ce pas moi ? Non. Moquin m’a mis hors de cause en montrant les deux hommes. Un fou ! Un fou m’a réveillé. Un fou m’a mené au Bourget… Un fou, un espion, un Allemand… un espion, ne faut-il pas dire une espionne ; mais alors où sont tombés ces chefs de la France ? Ce n’est pas possible… Que serait Nanni ? Un fou, un espion, un… Qu’est-ce que Nanni ? Mais je suis égaré par le mystère des paroles… Je n’ai qu’à regarder Nanni pour que s’évanouissent tous soupçons incohérents. Nanni, Nanni, ce n’est pas Nanni. C’est un autre. Quel est ce lieu ? Quelle est cette année ? Quel est ce siècle ? Quel est cet homme ?

Il secoue la tête. Ses narines palpitent. Il respire généreusement. Où est-il ? Il ne nous voit plus.

Le silence est épuisant. Cobral regarde son assiette. Mme de Hocques joue avec ses bagues, mais Sainte suit les yeux du général attachés à ceux de Nanni.

Nanni est loin.

A-t-il jamais été parmi nous pour pouvoir s’isoler ainsi ? Je sais que ses yeux se sont posés à des lieues de nous. Dans quel espace ?

Malgré lui, il cède au regard du général et le regarde à son tour. Il se passe la main sur le front encore, comme au réveil, et soupire, vague :

— Pardon… Vous me demandiez quoi, s’il vous plaît ?

Le général a une voix nette et basse, affectueuse :

— Vous êtes au Bourget ?