Cobral parlera. Je le veux. Il sait qu’il parlera puisqu’il évite le tête-à-tête.
Il doit se rendre compte exactement que je cherche et que je tâtonne et qu’il est maître du mot où je lirai tout le mystère.
Je ne sais rien. Je ne sais absolument rien. Cette femme, cet homme, ces hommes sont effrayants. Quel est leur but ? Et que viennent-ils de faire ? Je suis sûr que, du même coup, je saurai ce qu’ils ont fait et ce qu’ils auraient fait. Oh ! je ne sais rien.
Que Cobral parle.
Il a refusé de me regarder. Je vous affirme qu’il a refusé de me regarder. J’étais en face de lui dans l’auto. Je ne l’ai pas quitté des yeux, moi. Sauf pendant trois secondes pour m’inquiéter de Nanni et de Sainte, mais j’ai vu que ceux-là, au contraire, se donnaient ardemment leurs yeux comme s’ils voulaient se toucher le fond de l’âme. Cobral, feutre en masque sur les yeux, fuyait tout le monde, et moi surtout.
Je n’ai pas osé parler. Je craignais d’effrayer Sainte. Elle n’a aucune idée de ce que veut Cobral, cette petite. Elle se laisse entraîner. Ce n’est pas grave ce qu’elle fait. Cobral ne la connaît pas beaucoup et il use d’elle : ce ne sont pas des amis. Vous comprenez que je ne pouvais parler et qu’elle ne sait rien ? Cobral l’a persuadée de se faire son interprète aujourd’hui pour je ne sais quelle folie. Ce doit être une folie considérable, la conversation avec Moquin me l’a indiqué. Elle a accepté. Elle avait refusé. En se fâchant. C’est-à-dire : en riant. Elle a accepté parce que l’invitation de Mme de Hocques touchait son ambition. On voit très bien Sainte ambitieuse. C’est une âme de commandement. Cobral avait aussi, pour la décider, le nom de Cardiette. Je serais incapable de vous dire si elle connaissait Cardiette avant ce déjeuner, mais vous avez remarqué comme il l’intéressait. C’est une manière de grand homme. Je crois qu’il l’a un peu déçue par sa désinvolture à l’égard d’une mémoire impériale. Et de vrai Nanni a dit, ou laissé dire, des choses troublantes, qui ont troublé Sainte plus que personne autre. L’ambition et la passion s’effacent devant le mystère, n’est-ce pas, petite amie ? Après tout, rien ne prouve que l’attrait du mystère ne la mette pas sur le chemin de sa vraie passion. L’essentiel est qu’elle ne sait rien. Elle vit ardemment à cette heure et ne cherche pas quelle est la vie des autres. Même pas de Nanni à parler franchement. Elle cherche son cœur, c’est bien assez. Et que fait Nanni là-dedans ? N’est-il pas emporté ? Comme elle. Et comme moi.
Cobral parlera.
Je me le déclare furieusement. Je rage.
Voilà une heure qu’il fuit.
Il n’est pas loin et je l’aperçois à tout moment. Mais il disparaît quand je vais aller vers lui, ou bien il est si exagérément entouré que je ne puis même pas lui dire : « Cobral, un mot, je vous prie. »