— Hélas ! crie Nanni, il n’est pas que de l’amour.
J’essaie de plaisanter :
— Il y a la guerre.
Mais il dit aussi vite :
— Il y a la paix.
Et fiévreux, tremblant, à voix rauque :
— Suis-je donc complètement seul ? Je n’aurais pas cru que je serais complètement seul. Un homme est venu à moi, se targuant du même rêve. C’était pour me trahir. Et j’ai failli l’aider à répandre la haine, la douleur, la mort, la guerre dans la guerre, moi qui vis pour donner un peu de bonheur. Je n’ai pas vécu avant cette minute. Je sors de mon existence vaine comme si je m’échappais du sommeil. Je commence à vivre et je finirai très vite. Et ma vie n’aura duré que quelques heures. Après, s’il se peut, il y aura pour moi des années où je respirerai, où je regarderai, où j’aimerai, il y aura de l’amour pour moi — après. Mais d’abord, ceci pourquoi je suis fait. Ce n’est pas une illusion. Ni moi, ni un autre, ni d’autres ne m’ont suggéré cet acte. Mais il est sûr que je devais l’accomplir, et il est sûr aussi qu’il réussira. Est-ce qu’il ne suffit pas vraiment, tout ce sang qu’il y a derrière nous ? Des siècles de cadavres nous précèdent. Cessons ce jeu. Quittons le cirque et retrouvons les fauves dans la nature où leur place est marquée. La nôtre n’est point parmi eux. Pourquoi tant d’orgueil dans le cœur de celui que je suis ? Je n’ai rien fait encore. Rien ne me signale aux vivants. Mais j’ai honte pour eux des morts inépuisables, et les guerres passées me pèsent aux épaules comme si j’en étais le coupable. Laissons toute apologie. Chacun fait ce qu’il fait, ne m’empêchez pas de finir ma tâche et elle servira le bonheur terrestre en ajoutant une gloire nouvelle aux victoires de mon pays…
Il pose les mains sur la table comme sur une carte, Les mains impériales couvraient ainsi le dessus de la terre. Mais Nanni retourne ses mains doucement pour le geste d’hospitalité et de bonté. Et il prend la main de Sainte pour y appuyer sa bouche.
Sainte l’aime. Sainte le voit. Elle s’effraye du rêve de Nanni et s’offre de tous ses yeux à l’accaparer. Je sens bien qu’il ne parle que pour fuir ces yeux. Il précise son ambition par des mots, pour être certain qu’elle n’est pas partie de lui et que son amour ne le fait pas hésiter dans l’abnégation jurée.
Je veux le sauver de Cobral maintenant.