Une ombre sur son front.
— Je ne m’explique pas l’Exigeant. Pourquoi ce journal ne paraît-il point ? Le Directeur serait-il venu après notre départ ? Ce serait la noire malchance. Il y a eu quelque chose. Puisqu’on ne peut savoir quoi, essayons de n’être pas soucieux. Et qu’on nous serve promptement.
Nous ne parlons plus. Le dîner passe avec une rapidité absurde. C’est un dîner de sportsmen, et rien n’y mérite le regret d’une dégustation brutale.
Enfin, l’addition.
— Laissez, dit Cobral, vous êtes mon invité.
Il paie. Cela m’est insupportable. Impression pénible. Pourquoi ? Geste banal de sa part. Pensée pauvre de ma part. Je ne peux tout de même pas m’imaginer que je vais le trahir ? Encore des scrupules ? Je ne lui dois rien, je ne tue pas un innocent. Je pense à Judas. Eh bien mais, ce n’est pas moi Judas.
D’ailleurs je doute du châtiment. Il y a une heure que Sainte nous a quittés. Faut-il tant de temps pour amener un commissaire de police et des agents ? Dernier espoir : l’auto. Restée à la porte du Black Bar elle a pu tromper la police qui s’en est tenue à cet établissement. Mais j’ai remarqué le chasseur du bar. Il nous a suivis. Il nous a vus entrer chez Pottier. Ou bien, Cobral, invulnérable, a-t-il tout prévu ? Mais s’il a paré ce coup suprême, ce n’est pas Cobral qu’il se nomme. Ah ! ne me demandez pas comment il se nomme ! Et je pense que « prendre Cobral » est peut-être une tâche surhumaine. « Prendre Cobral »…
Nous sortons du restaurant. Voici le hall qui le sépare de la rue. Le hall frais, plein d’un bruit d’eau courante et de l’odeur de la marée.
Quel est cet encombrement à la porte ? Une foule ? Non. Plusieurs hommes. On dirait qu’ils nous attendent.
— Monsieur, dit l’un à Cobral en le saluant, veuillez nous suivre, s’il vous plaît.