L’auto. Elle attend devant le Black Bar. Le nègre nous reconnaît et sourit mélancoliquement. Je vous ai bien dit que c’était un nègre mélancolique. On note des détails ridicules dans les moments les plus anxieux. Va-t-il obéir ? Oui. Je lui ordonne d’aller à la villa du Bourget. Son maître y a laissé de l’argent et me prie de le lui rapporter. Le nègre ne discute pas. Il démarre et prend sa normale et folle allure qui m’effrayait ce matin et qui me semble la pire lenteur ce soir.
— Je viens ! Je viens !
Il fait très froid. Je grelotte malgré mon pardessus. Je m’emmitoufle. Que j’ai froid ! Que j’ai froid ! Sainte est vêtue de son mince tailleur. Je lui tends la couverture d’hermine pliée à nos pieds. Elle refuse. Elle ouvre sa veste. Elle reçoit avec béatitude le vent glacé sur sa blouse de soie blanche. Elle ferme les yeux. C’est une absurdité de livrer sa poitrine au froid. Mais il est évident qu’elle ne sent rien. Elle serait nue, qu’elle aurait encore chaud. Ni chaud ni froid. Elle ne sent rien, c’est tout ce que je puis vous dire. Elle ferme les yeux et de temps en temps elle répète, les dents serrées, la voix sifflante :
— Je viens ! Je viens !
Nous sommes encore dans Paris. L’auto va lentement. Le nègre accélère chaque fois que je l’en prie. Je sais nettement qu’il accélère. Pas une fois je n’ai l’impression de rapidité. Il est incompréhensible que les fortifications ne soient pas dépassées. Cet énervement me rendra fou.
Comme si je ne l’étais pas ! Je suis malade, je suis fou, trop de coups sur ma tête aujourd’hui ! Comment ai-je accueilli avec stupeur, avec épouvante, des événements très médiocres ? des événements inexistants ! Comment suis-je demeuré inerte devant des catastrophes ? Oui, c’étaient des catastrophes. Je suis lâche, car j’avais senti que tout cela était gros de haine. Il n’est pas naturel de séquestrer des gens et de susciter la révolution. Vous ne me ferez jamais dire que c’est naturel. Cependant j’ai assisté à une série d’attentats devant quoi je n’ai pas bronché.
— Je viens ! Je viens !
Je suis lâche ? Je ne le suis plus. Sainte nous a réveillés. Elle m’a réveillé. L’arrestation de Cobral m’a causé une joie violente. Cela n’empêche pas que je sois lâche. Allons, il ne faut pas le dire. J’ai pris cette décision de courir au Bourget. Cela rachète ma timidité du matin. Je ne suis pas un grand coupable. Ce matin, je ne savais rien. Je ne comprenais pas. On disait devant moi des choses qui me restaient étrangères. Quand j’ai commencé de comprendre, c’était tellement formidable que je n’osais croire à la réalité de ces crimes. Je ne suis pas sûr encore que des cerveaux humains aient pu les concevoir. Humains ? Humains ? Ne parlons pas de cerveaux humains, s’il vous plaît. Ai-je encore moi-même quelque chose d’humain ? Après le contact de ces criminels, ne leur suis-je pas un peu semblable ? Ah non, ces criminels n’étaient qu’un. Et leurs crimes sont dénués d’éclat. Le hasard, Sainte et peut-être Dieu ont avorté la barbare tentative.
— Je viens ! Je viens !
Mon Dieu ! Pourvu qu’elle soit absolument vaincue, l’influence du misérable ! Tout a été sauvé de ses machinations. Tout, pas tout. Le jeune héros qui va partir vers une chimère magnifique, est-il parti ? Dans tout le reste de l’immonde allemandise nous sommes arrivés à temps. Si nous allions venir trop tard ?