Arrêt brusque. Quelque chose s’effondre devant nous.
Nous sommes sur une chaussée très large bordée de terrains vagues et d’usines. La route de Saint-Denis, probablement.
Nous venons de culbuter une petite carriole chargée de légumes, que traînait vers Paris une bourrique très âgée. Il n’y a rien de brisé. La carriole a versé, la bourrique est sur le flanc et la maraîchère, qui menait aux Halles toute cette fortune, nous montre les poings en criant. Cobral saute sur le pavé comme s’il voulait la tuer.
Il remet sur roues et sur pattes le véhicule et l’animal, et considérant les choux qui ont roulé dans le ruisseau :
— Rien de cassé, rien de perdu, tais-toi, ma petite vieille, je n’ai pas le temps de réembarquer ta cargaison.
La vieille crie encore tandis que nous nous éloignons, toujours aigrement vaporisés par la brise du matin.
— Mes compliments, dis-je à Cobral… Vous êtes d’une belle vigueur !… quels muscles !
Il fait celui qui n’entend pas.
— La guerre n’est pas le bonheur des hommes, reprend-il posément. Elle sert, probablement, à l’atteindre, mais le moment est venu, je crois, de la terminer pour en exploiter les fruits.
Quels enfantillages, et cela d’un ton sérieux de philosophe ! Cobral continue de s’amuser à mes dépens. Je le laisse faire. Ou bien je dors et c’est un rêve très excentrique, ou je suis éveillé et je l’obligerai bien d’interrompre ces balivernes avant longtemps.