— Vous me plaisez beaucoup, lui dis-je, en essayant de reproduire ce sourire supérieur et naïf qu’il affectionne… Parlez encore…

— Venez vite vous réconforter.

L’auto s’est arrêtée devant une grille. C’est un jardin, avec une villa que je devine dans les ténèbres. Cobral pousse le portail, court vers le perron, sort une clé de sa poche et m’ouvre la maison où il entre comme chez lui.

— Nous sommes chez un ami, dit-il.

Et il se démène pour m’offrir l’hospitalité.

Voyons, voyons ! c’est moi ? c’est Cobral ? c’est quoi ? C’est une histoire fantastique. Il n’est pas impossible, après tout, que je sois encore endormi. Je commence à être persuadé que je dors. Mais quand on fait des rêves de ce goût-là, on n’est pas près de s’éveiller. Hé là ! est-ce que je serais mort ?

Je suis malade peut-être. Je suis malade. Je n’étais pas malade hier en me couchant. Hier, c’était la pleine nuit, le matin bientôt. Je n’avais pas dormi, je vous le jure, quand cette brute m’a éveillé. Mais s’il m’a éveillé c’est que je dormais. C’est juste. Et s’il m’a éveillé, je ne dors pas.

Soit, je ne dors pas, mais quel conte invraisemblable ! Pauvre homme ! C’est moi qui le fais invraisemblable. Car je ne vois pas, sauf ce réveil et cette hâte, ridicule assurément, je ne vois pas de choses pour m’étonner. Je suis malade. Cela explique que je me sente si mal à mon aise. Il y a la petite fièvre de la peau qui n’a pas assez dormi, mais j’en ai vu bien d’autres. Que de nuits blanches ! Aucune n’a mis en moi cette inquiétude. J’ai une inquiétude lâche et déprimante par tout le corps. Ce n’est pas de la peur. Ne dites pas que c’est de la peur, je vous en prie. Je suis malade, et après ?

Et après, c’est ennuyeux. Cela me fait voir très mal des insignifiances. Rien sous mes yeux que de l’ordinaire et du médiocre. Nous sommes dans une salle à manger ou dans un fumoir, une pièce d’homme enfin. Très nu, très primitif cet intérieur qui n’est pas dépourvu de confort. Un confort solide, où le cuir, le cuivre et le beau bois font un chœur vigoureux. Les meubles sont beaux dans leur claire sévérité britannique. L’âme fait défaut.

Le velours des fauteuils est trop neuf, les coussins du canapé ignorent les fidèles empreintes, l’âtre semble résolu à n’avoir jamais de feu puisque jamais il ne favorisera une rêverie à deux — pieds aux chenets, — les lampes vous regardent, impersonnelles, avec une tranquillité de maître d’hôtel, et je parie que la table, l’écritoire et le buvard n’ont aucune idée de ce que peut être une lettre véritable. Cet homme-là ne doit correspondre que par télégramme et ne jamais s’asseoir. Cela ne sent aucun parfum d’amie, ni d’épouse. Cela ne sent pas non plus le tabac. Quel est cet homme qui habite sans chien, sans cigarettes, sans femme, une grande villa où il ne s’assied pas sérieusement quand il s’assied ? C’est Cobral ? Ce n’est pas Cobral.