Et si c’est Cobral, quelle importance ? Il peut bien me conduire chez lui, et je ne vois pas pourquoi je piquerais un point d’interrogation sur chaque centimètre carré de l’ameublement. Assez de chinoiseries, ne sculptons pas des cheveux qu’on se bornait jadis à couper en quatre, et conformons-nous à la mise en scène décidément neutre de cette maison. Pourquoi ne serait-ce pas la maison de Cobral ? Car il est homme à avoir plusieurs maisons, et celle-ci doit servir à — oui, je serais curieux de savoir à quoi peut servir cette froide installation. Toutes ces questions sautent à cloche-pied dans ma tête. Je veux ne penser à rien. Pourtant avant de fermer ma pensée et de mettre le verrou, je devine : « Ce n’est pas chez Cobral. » Je le devine, en me souvenant qu’il a dit : « Nous sommes chez un ami. » Chez qui ? Tout est à recommencer. Mais j’ai dit que je ne penserai à rien. L’ai-je dit ? J’ai pu le dire. Mais je pense, je pense, je pense à tout.
— C’est froid, mais ça chauffe.
Cobral a crié cela. Il a vociféré. Qu’il est joyeux, cet homme que je ne connais pas !
— Encore un verre ? C’est du sacré.
Encore un verre ? J’ai bu.
Voilà, j’ai bu, voilà dix minutes qu’il y a devant le fauteuil où je suis plié comme un solliciteur, un guéridon, — il est vilain ce guéridon — avec deux assiettes de poupée, une boîte éventrée de corned beef et les bouteilles de whisky et deux verres, et la lumière jeune d’un abat-jour annamite, et Cobral, Cobral en face, Cobral partout, Cobral qui me cache toute la chambre avec ses épaules de picador et sa tête pleine d’os ; — en voilà une énorme tête, sans chapeau, et ce front, hein, ce front inouï, trop de front, je vous le garantis — Cobral, qui boit son Dewar’s comme un gargarisme parce que la liqueur n’a guère le temps de passer, facile, par cette bouche qui dévore, détruit et exige d’inépuisables proies.
— Vous ne croyez pas que vous mangez trop, à pareille heure ?
C’est lui qui parle. Il parle, la bouche pleine. Il n’a pas envie de parler. Il a envie de manger. Il répète encore :
— Vous ne croyez pas que vous ?…
J’ai donc mangé ?