Machinalement, j’ai mangé. Vaincu par la contagion du broyeur qui me fait vis-à-vis ; j’ai mangé. Je n’aime pas cette viande opprimée, je n’ai pas faim. Je n’avais pas faim du tout. Et j’ai mangé.

Que se passe-t-il donc ? Est-ce en moi ou hors de moi qu’il y a de l’inattendu ?

Moi, je ne suis pas bien. L’estomac m’est un poids, comme une outre qui va me crever dans la bouche. La tête aussi est un poids. Lourde et vide, et gênante. On aimerait porter sa tête sous le bras quelquefois, comme le décapité des portails religieux, ou la poser dans un dressoir. Je suis paralysé. Je suis un ancien homme sans muscles, sans cœur, ni veines, sans âme, et je regarde un homme très bien portant et très tranquille qui me regarde aussi.

Je n’aime pas qu’il me regarde. Si je n’avais pas ses yeux si près, je ne serais certainement plus malade. Comme je dois être malade pour rester paralysé si longtemps !

Mais, hors de moi, tout n’est pas régulier. Je sens bien que je ne suis pas le seul en désordre ici. Il y a dans les choses, ou dans l’homme, ou dans l’atmosphère, un relent de désordre. Voilà qui ne va pas être réjouissant.

— Et d’une ! rugit Cobral.

Il pose délicatement la bouteille vide sur la brique du foyer. Pourquoi ai-je l’impression qu’il veut la manier comme une masse et tout fracasser ? Et me fracasser pareillement…

J’ai les nerfs en charpie.

Et je ris. Cobral ne me regarde plus. Je ris, je respire, je me porte bien… Que la vie m’est douce et comme cette brise est pure, qui se jette dans ma poitrine ! Ah ! revivre…

Cobral me regarde.