Il rit de bon cœur.
— Je ne peux écrire mon nom tout entier, je pense.
— Oui, oui, dis-je rêveusement, mais cette lettre sur ce cercle victorieux… Je ne peux pas oublier les meubles de la Malmaison… de Compiègne… de Fontainebleau… C’est prodigieux… ah, j’ai été témoin d’un prodige… J’ai cru voir cette lettre comme si… je l’ai vue ailleurs et ne l’ai pas vue depuis… Du moins, la voir sur une chose de guerre, quel prodige…
Y a-t-il une réponse dans ses yeux ?
Il n’est plus auprès de moi. Il est aux pieds de l’avion et touche avec une sûre négligence d’amoureux tous les détails de son fidèle.
Je regarde Cobral qui se tient opiniâtrement loin de nous. Je regarde Nanni et les aides qui inspectent l’aéro avec leurs mains sèches et des yeux de rats. Je regarde l’aéro, solide, léger, précieux, brutal, sans âme, sans élan, sans défaite, attente insensible du moteur et de l’espace qui feront de ces ailes des ailes.
Il y a sur chacune des ailes une lettre. Je suis émerveillé de cet « N » qui pose un lourd éclair d’encre sur les cocardes tricolores. Pourquoi suis-je émerveillé ? Nanni a eu la fantaisie de baptiser son aéro d’une initiale, la sienne, quadruplement. Quoi d’émerveillant ?
Je viens d’être ému, vous le sentez. Vous l’êtes aussi, peut-être ?
Je suis mécontent d’être ému. Bâtisseurs de ténèbres ! Qu’ai-je cherché ? qu’ai-je trouvé ? Je voudrais bien qu’on me guérisse de cette tare. Ce n’est pas une maladie : c’est une tare et je doute qu’on me guérisse. Quel tourment de me créer des stupeurs et des enthousiasmes, basés sur des nuages d’où je retombe à tout moment. Ne suis-je pas grotesque d’avoir lancé mon souvenir sur des pistes légendaires et mortes qui ne revivront pas ? J’ai honte d’être ému. Je veux cesser de l’être. Je veux parler à quelqu’un. Je vais parler à Cobral.
Où est-il ?