Il étouffait et rendait le sang.
Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces, qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.
Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers l'est.
A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.
Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos tranchées.
Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient; trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là, mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade était intense du côté du plateau d'Étavigny.
Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que, si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.
Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en vidant des bouteilles.
—Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à sa place!...
Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet, faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le cœur à piller.