Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.


Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:

—Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre paillasse, foutez le camp!

Il faisait pleine nuit.

—Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.

—Les Français!...

Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le carnage nocturne continuait.

Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu de sang.

Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides. Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.