—Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus être drôle du tout!
Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres, surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements, obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes, avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.
Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés, fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en bouillie. Je m'approchai.
—Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?
Il ne voulut pas me regarder.
—Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les junkers et les bourgeois!...
Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.
On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait aussi les membres coupés provenant du hangar.
La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous, dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites. L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.
—Venez, me dit Kaiserkopf.