—A vos ordres, monsieur le capitaine.

—Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec moi comme fonctionnaire adjudant.

Il était pâle et ne proférait plus de jurons.

Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes, de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait, qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient, verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.

On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors de l'entrée en Belgique: le Generaloberst von Kluck. Plongé dans sa sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre salut militaire.

Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de l'Adjutantur.

—Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles nouvelles d'Etrépilly?

—On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie française abîme nos effectifs.

—Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.

La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce que j'en pus comprendre me terrorisa.