—Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIe corps. Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant vers Kaiserkopf.
—Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant peut-être à la mort de Schlapps.
—Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où tout cela sort-il, on n'en sait rien.
—Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit divisions.
—Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.
—Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von Kluck a dû ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.
Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille: l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons, tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves, accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant, enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau, vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.
Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:
—Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom monsieur le général?
Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle: