—Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.
Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.
Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous; mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension, secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.
Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef, se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant, et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail, arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant, refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.
Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni même de la «Garde à la Seine»! A notre Garde au Rhin les Français répondaient par la Garde à la Marne!
Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.
—Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de tués.
Les deux artilleurs sortirent.
—Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.
La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres des fenêtres ouvertes.