—Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.


Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach, complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes cramoisies.

A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué. Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.

Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.

Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.

—Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me coupera la main plus tard.

Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient lourdement de dormir. Incapables de fermer l'œil, les officiers faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.

Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «Wer da?»

Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois bœufs et monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith, tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un œil rouge sur la terre où se fracassaient les humains.