Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.
Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur cœur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des pointes de foudre, trouaient la rafale.
Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche. De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.
Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut plus qu'à le couvrir de terre.
Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité, mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord, vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVe corps actif et des nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.
Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps l'artillerie française redoublait de furie.
—C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.
Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là, hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:
—En voilà déjà qui se retirent.
Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.