Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:
L'OUBLI DU CRIME
M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le Mercure de France, un roman qui s'intitule Nach Paris! et qui, sous la forme d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une entière estime. Nach Paris! est un tableau d'une vérité cruelle et j'y ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une vie ardente et tragique.
Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il, soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes, notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a «des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point.
Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy, avait condensé des extraits dans une brochure intitulé Leurs Crimes et destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire l'effet de cette propagande, les affiliés du Bonnet Rouge, protégés par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par la Gazette des Ardennes, l'œuvre et un tas de lettres anonymes. Il y a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille. Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable. J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée boche de 1914.
Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils, constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables, mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori!
En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du piétiste Guillaume Ier était encore une armée presque honorable, en tous cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules».
Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre, les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes, ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là! Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant.
C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme le Nach Paris! de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce qui fut la réalité, la réalité crue, écœurante, révoltante, presque insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et soyons tranquilles: Nach Paris! n'aura pas, comme le Feu, les honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!
Camille Mauclair.