III
Dans son numéro du 1er octobre, le Mercure de France insérait une lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le passage suivant:
Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr (La Vie et les mœurs en Allemagne), la relation que, pendant la guerre de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de fœtus, dans le but de se rendre invulnérables.
Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:
Paris, 3 octobre 1919.
Mon Cher Vallette,
J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le dernier Mercure, à propos de Nach Paris! M. J. Michaut se demande pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il est douteux que les Allemands aient systématiquement coupé les mains aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20 premières pages de l'Appendice du Rapport de la commission d'enquête britannique sur les atrocités allemandes, qui en comporte 280, je trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs:
A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août, un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme, jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.»
S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la «légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever les bracelets de leurs poignets.»