«Je ne sais qui vous êtes et je ne veux pas vous connaître. Je vous interdis formellement d'écrire à mon fils, et en général d'essayer de communiquer avec lui de quelque façon que ce soit. Cette jeune âme n'est pas faite pour être poursuivie par le spectre du souvenir. D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir à prononcer le vôtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gré de m'épargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir d'autres résultats que de m'obliger à une surveillance plus étroite. Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais goût.»
Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit rien; pas un reproche ne se formula sur ses lèvres, ni même dans son cœur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en être autrement. Mais elle se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis qu'une dalle se scellait sur elle.
Elle entrevit l'avenir inévitable, conséquence de la défaite: sa révolte perpétuée, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison malade, son instinct désemparé. Elle serait une lamentable irréconciliée du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait ardemment convoité, ne descendrait sur elle en bienfaisante grâce. La blessure de son flanc resterait ouverte, et l'éponge de vinaigre ne cesserait de provoquer sa bouche altérée.
N'était-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays créé par son désir, qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui, fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser que la sensation atroce du sol gelé? N'arriverait-elle pas? Était-elle destinée à tomber épuisée sur la route dure?
Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage. L'art tout-puissant de la charité dans l'amour opéra ce prodige de relever Pauline, après la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volonté d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne soupçonnait pas. Ses yeux se remirent à fouiller le ciel pour y découvrir l'étoile propice, ses lèvres à entrecouper de prières ferventes les sanglots que leur arrachait la cruelle réalité.
Ce n'était pas la résignation, mais la résistance, qu'Odon soufflait ainsi dans l'âme de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus efficace que celle du sacrifice. Le débat pour la vie importe; s'il n'aboutit pas à la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline serait occupée de conquérir son fils, elle ne songerait pas à le pleurer.
Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les résolutions extrêmes, ils tentèrent par tous les moyens de communiquer avec Marcelin. Il eût déjà suffi d'une page de son écriture pour rendre Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles indispensables? Ils essayèrent de déjouer la surveillance de Facial en s'adressant à divers intermédiaires. Le directeur de l'école que fréquentait le jeune garçon, les maîtres qui lui donnaient des leçons, miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargés de lui remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reçut de l'argent pour s'acquitter du même office. Elle garda l'argent et remit les lettres à Facial. Si bien, qu'au lieu de la réponse tant désirée, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva.
Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient dû se produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait possible de joindre l'enfant. Odon écrivit alors à Réderic. De celui-ci ils eurent une réponse. Réderic n'avait pas revu Marcelin. Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline était au lycée; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son père, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zèle son éducation. Et Réderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait du jeune garçon d'une façon très suivie.
«Julienne! Julienne! écrire à Julienne!»