—Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans son marécage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma délivrance marque un degré de plus de ma détresse. Je suis prisonnière; je ne pourrai jamais me dégager. Quelle grève funeste que la société! Elle nous tient. C'était avec délice que j'ai cru un moment être libre. Je m'aperçois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La liberté n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur possible: le plaisir qu'éprouvent des créatures viles à porter des chaînes.
Elle avait ainsi des accès de colère, trop légitimes pour qu'Odon voulût les calmer par les raisonnements habituels. Il les préférait aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient tant de mal à sa pauvre amie.
—Sois fière, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du cœur: que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de la grande place publique.
—Je ne regrette rien, répliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je compare à ma souffrance passée ma souffrance actuelle, je dois estimer celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gêne morale, ni mécontentement de soi-même. Je n'ai rien à me reprocher. C'est certainement une fatalité, ce n'est point une punition. Autrefois, lorsque j'étais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute. Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqué d'habileté au moment où, par quelque moyen peu difficile peut-être à trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi.
Puis, elle se désolait de ce que cette situation avait de pénible pour Odon.
—J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rêvais d'être pour toi l'amante éternellement jeune, le soleil toujours pur. Je désirais t'entourer de joie. Et voilà mes pleurs ruissellent souvent sur mes joues, je suis la dame mélancolique, l'âme saignante. N'ai-je pas gâté ton existence? O mon bien-aimé, combien je suis malheureuse d'être malheureuse! Je songe à toi, et mon affliction est extrême. Tu méritais la tendresse d'un ange de lumière, et je n'ai à t'offrir que mon sourire baigné de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de m'aimer malgré tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du dévouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes!
Ce fut alors qu'Odon, désespéré de la douleur de sa maîtresse, résolut de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de consentir au divorce.
Une fois libre, il épouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait à eux, à eux deux, à eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette chose qui ne leur était pas permise maintenant deviendrait possible. Ils pourraient avoir un enfant, un enfant légitime, leur gloire, leur avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait de nouveau heureuse. Ce petit être apporterait avec lui le rayonnement du ciel. Il serait la bénédiction, le salut. La vie nouvelle, après laquelle soupiraient les deux amants, naîtrait, imprégnée d'espérances, hors des atteintes du passé.
Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part à Pauline de ce projet. S'il courait au-devant d'un insuccès, la déception serait pour lui seul. Si, au contraire, il parvenait à fléchir sa femme, quelle fête que le retour avec la bonne nouvelle!
Il prétexta une affaire à régler à Paris et partit pour Poitiers, où résidait Mme de Rocrange.