Ce ne fut point sans une grande anxiété qu'il se retrouva en présence de cette femme en deuil, au regard froid, aux lèvres décolorées, de cette femme sévère dont dépendait maintenant son avenir. Un frisson le prit à la pensée qu'elle était maîtresse de décider et qu'il devait toucher ce cœur dont il n'avait jamais connu le secret.
Elle le reçut avec un léger trouble de la voix, une légère altération du miroir des yeux: mais c'était à peine perceptible.
—Vous me trouvez changée, dit-elle: je commence à blanchir.
Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas changée. Tel il en avait conservé le lointain fantôme dans le fond sombre du souvenir, telle il la revoyait.
—J'ai plus vieilli que vous, dit-il.
—En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides. Êtes-vous fatigué de votre vie? Me revenez-vous?
—Non, répondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous comprendre; et nous ne nous aimons pas.
—Je vous aime, moi.
Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intérêt que l'on a pour ceux auxquels on est lié et sur qui l'on possède des droits. Tout cela est triste, sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les forces de ma vie; et cette femme est à moi comme je suis à elle; nous sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes.