Facial était fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait ce que son amour-propre avait eu à subir pendant et depuis l'événement fâcheux de son divorce. Il était homme à estimer cette compensation. Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la galerie: il n'aurait pu être plus digne. Si son aventure avait fait sourire—il se trouve toujours des gens pour voir le côté comique des malheurs d'autrui—personne ne s'était avisé de le lui marquer, ne fût-ce que par un propos équivoque; on l'avait, au contraire, félicité de son excellente tenue, on l'avait plaint discrètement, on lui avait témoigné la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifesté très fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses principes; et ainsi il avait coupé court aux critiques sur le seul point de sa conduite qui pût être discutable.
Un mois ne s'était pas écoulé, que Chandivier, heureux de le voir garçon, avait voulu l'associer à ses petites débauches. Facial avait modéré cette impatience. Il devait décemment «faire son deuil».
Plus tard, on verrait.
Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'était senti tout à coup une vraie vocation de père. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vécu accroché aux jupons de sa mère. A cet égard comme à tant d'autres, Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'être bon que l'influence de Pauline eût cessé. Marcelin se serait efféminé dans les langes de cet amour maternel exagéré. La vie demandait une préparation plus forte. Pauline, même en supposant qu'elle fût restée digne du grand honneur d'élever une jeune âme pour l'existence, avait-elle jamais rien compris à la saine pédagogie? Elle gâtait l'enfant, ne savait lui répondre «non» franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa sensibilité, s'ingéniait à transformer en plaisir tout ce qu'on exigeait de lui. Elle ne cherchait pas à lui inculquer la sévère et haute notion du devoir. Le cœur aurait fini par prendre la place de la conscience et du cerveau. Il était temps de réagir. Et songeant au grave danger qu'avait couru cet enfant de rester à la merci d'une mère impudente, livré aux hasards de sa vie aventureuse, mêlé à son scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se féliciter de la fermeté dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauvé. Et ce n'avait pas été sans peine: car il avait fallu plus que du vulgaire courage pour résister aux assauts d'une femme acharnée et obvier à ses embûches. Plein d'émotion à l'idée de la tâche qu'il avait entreprise, il aimait à s'écrier, la main sur la tête de son fils:
«J'en ferai un honnête homme!»
Cependant, Facial ne tarda pas à s'apercevoir que, pour glorieux que fût son rôle de père et de pédagogue, l'absence d'une femme se faisait sentir. Les plus ordinaires détails de toilette ou d'hygiène concernant Marcelin embarrassaient singulièrement son zèle. L'enfant paraissait souffrir aussi d'être privé de cette atmosphère de gestes féminins et de douces paroles à laquelle il était habitué. Une gravité étrangère à son âge, presque maladive, avait envahi son visage, fait pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mît celui-ci à le distraire. Miss Dobby était loin. Aussitôt après le départ de Pauline, elle s'était avisée de prendre des airs de maîtresse dans la maison. Facial l'avait congédiée. Puis, l'internat avait accaparé le jeune garçon. Il le supportait avec résignation, et cela délivrait Facial de la moitié de ses soucis. Mais le dimanche, les jours de vacances, l'enfant, isolé, et qui aurait dû se retremper dans beaucoup de délicate tendresse, en était réduit à causer de choses sérieuses avec son père ou à se plonger dans de longues lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient dans l'appartement désert.
Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit Julienne Chandivier.
Plusieurs fois déjà, aimable, souriante, elle était venue voir l'enfant. Elle paraissait s'intéresser vivement à lui. Marcelin, de son côté, se plaisait à ces visites, qui lui apportaient une distraction inespérée. Avec Julienne, il retrouvait presque des entretiens familiers, un ton de causerie que la gravité de Facial ne lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu'à parler de celle qui était partie, de sa mère bien-aimée, sujet qu'instinctivement il n'eût jamais osé aborder avec son père.
—Laissez-moi, dit-elle un jour à Facial, laissez-moi être sa mère adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse de consacrer à celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont les femmes, même les moins maternelles en apparence, ont toujours une abondante réserve. Les hommes sont maladroits à ce métier. Il n'y a que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de prévoyance ces créatures fragiles que la vie n'a pas encore exercées. Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mère a été mon amie. Je veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sûre, si je m'étais trouvée dans sa situation. D'ailleurs, est-il équitable que cet enfant subisse les conséquences d'une faute qu'il ne soupçonne même pas?
Très ému, Facial prit avec effusion les mains de Julienne: