Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme! elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous ses souvenirs.
Mais elle était prise de doute.
«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec lui vivant? Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?»
Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait, fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était apparu: jamais, jamais elle ne le revit.
Où était-il? Pourquoi—s'il existait—ne se rendait-il pas à ses supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son cœur de chair?
Oh! savoir!
Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou—ce qui était la même chose—de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion?
Pauline n'osait pas se tuer.
Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de celui-ci; peut-être—rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins, l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout entier!
Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère.