Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie aux insolubles questions.

Attendre!...

Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante, vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait—et elle glissait dans ce gouffre, elle y glissait—c'était l'affaiblissement graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse, progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications, alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait? Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de cœur et d'esprit il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux parsemaient le silence.

Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle éprouva le besoin de fuir Grasse.

Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti! Et aller là... où d'autres paysages allégeraient—peut-être—son front de l'angoisse de la folie.

Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris. N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!

Pauline pleura.

Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son cœur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!...

Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir, à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui resterait du monde visible.

Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour Paris.